J’ai brisé la tablette de ma belle-fille adulte en plein repas de famille — ce que l’écran cassé a révélé a détruit notre avenir

CHAPTER 1: L’écran brisé sous les marronniers

Part 1

« Arrête de faire ton intéressante, Léa, c’est à cause de tes hormones de grossesse si tu piques des crises ! » m’a hurlé ma belle-mère Valérie devant les trente invités du domaine.

Quelques secondes plus tôt, j’avais saisi la tablette de ma belle-fille adulte, Chloé, et je l’avais fracassée contre les dalles de la terrasse.

Sur l’écran, une vidéo en direct montrait exactement la terrasse où nous étions assis, filmée sous un angle terrifiant.

Mon mari Julien m’a attrapée par le bras avec colère pour m’écarter, me traitant d’hystérique jalouse.

Mais au sol, le verre brisé de la tablette clignotait encore, révélant que la caméra n’était pas un simple jeu : elle était braquée depuis l’extérieur du portail principal.

Quelqu’un nous observait en direct depuis la rue.

Une panique brutale a saisi la fête.

Le soleil de juin filtrait à travers les feuilles épaisses des marronniers centenaires, dessinant des motifs dansants sur la pelouse impeccablement tondue. C’était une réception d’été typique au Domaine Lemaire, près de Saint-Germain-en-Laye. Les rires résonnaient, les verres de champagne tintaient, et le parfum sucré des roses grimpantes se mêlait aux effluves des petits fours chics.

J’avais vingt ans, et mon ventre arrondi annonçait l’arrivée de notre enfant dans cinq mois. Je me sentais encore un peu étrangère à ce monde, malgré mes quatre mois de mariage avec Julien, de vingt-deux ans mon aîné.

Les invités, une trentaine de notables locaux et d’amis de la famille, conversaient par petits groupes élégants. Ma belle-mère, Valérie, circulait avec une aisance hautaine, veillant à ce que rien ne trouble son image de maîtresse de maison parfaite.

Je sirotais un jus de fruits frais, observant la scène depuis un coin de la vaste terrasse en pierre. La chaleur de l’après-midi commençait à peser.

Mon regard fut attiré par Chloé, la fille de Julien, âgée de vingt-deux ans. Elle était assise à l’écart, sous un parasol. Ses yeux étaient rivés sur la tablette qu’elle tenait entre ses mains fines, ses doigts effleurant l’écran avec une concentration inhabituelle.

Je l’avais déjà vue passer des heures sur ses appareils, mais là, quelque chose était différent. Son visage était tendu, presque fasciné.

Une pointe d’inquiétude me perça. Je me sentis bête de la soupçonner, mais je ne pouvais m’empêcher de m’approcher, prétextant une promenade.

Je fis quelques pas lents, traversant un groupe de dames en chapeaux qui discutaient des dernières tendances du marché immobilier. Leurs voix me parvinrent, étouffées, alors que je me rapprochais de Chloé.

La jeune femme ne leva pas les yeux. Elle était complètement absorbée.

Quand je fus assez proche, j’eus un mouvement de recul. Ce n’était pas un jeu, ni les réseaux sociaux qu’elle consultait.

L’écran de la tablette affichait une image en direct, granuleuse mais reconnaissable. C’était la terrasse.

Notre terrasse. L’angle de la caméra me saisit d’effroi. Elle était braquée directement sur nous, filmant le groupe de la belle-mère de Valérie qui riait juste à côté de moi.

Mon cœur se mit à battre la chamade. Qui filmait ? Et pourquoi Chloé regardait-elle ça avec cette expression étrange ? Une sensation de glace me glaça les entrailles. Mon bébé. Je devais protéger mon bébé.

Sans réfléchir, une panique brute m’envahit. Ma main se tendit d’elle-même.

Je saisis la tablette des mains de Chloé. Elle lâcha un petit cri de surprise.

« Léa ! Qu’est-ce que tu fais ? »

Je n’écoutais pas. Je n’entendais rien d’autre que le sang qui cognait dans mes tempes.

Avec toute la force que la peur me donnait, j’abattis l’appareil contre les dalles de pierre de la terrasse. Le craquement fut sec, brutal, et assourdi par le bruit des discussions.

Un silence soudain tomba sur la terrasse. Les têtes se tournèrent vers moi, choquées. Les rires s’étaient éteints.

Chloé ramassa les mains à sa bouche, ses yeux grands ouverts. Le visage de Julien, mon mari, se décomposa.

Il m’attrapa par le bras, sa prise douloureuse.

« Léa ! Tu es complètement folle ! »

Sa voix était un rugissement. Les invités se reculèrent, mal à l’aise.

« Elle est jalouse, c’est ça ? » lança Valérie, ma belle-mère, son ton plein de mépris. Elle s’avança, les mains sur les hanches.

« Arrête de faire ton intéressante, Léa, c’est à cause de tes hormones de grossesse si tu piques des crises ! »

Les trente invités me dévisageaient. Certains murmuraient. D’autres détournaient le regard, gênés.

Julien, son visage rouge de colère, me tira plus fort. Il me traitait d’hystérique, de jalouse, me bousculant pour m’écarter des débris.

Mais sur le sol, malgré la fissure qui courait comme une toile d’araignée, l’écran de la tablette clignotait encore, comme un œil blessé. La vidéo était toujours là.

Et le plan n’était plus sur la terrasse. Il avait légèrement bougé.

L’image montrait désormais le portail d’entrée principal du domaine, le grand portail en fer forgé.

Une petite silhouette sombre se tenait juste derrière, immobile. L’objectif était braqué sur nous. Quelqu’un nous observait en direct depuis la rue.

Part 2

La panique a balayé la terrasse comme une onde de choc. Les conversations se sont tues, remplacées par des exclamations et des mouvements désordonnés. Les invités, jusque-là si guindés, se sont levés d’un bond, cherchant leurs affaires, certains poussant des petits cris.

Luc Moreau, l’agent de sécurité du domaine, un homme grand et musclé, a réagi en un éclair. Son talkie-walkie déjà à la bouche, il s’est précipité vers le portail, son regard déterminé.

Le temps s’est étiré, lourd de tension. Je voyais Julien me fusiller du regard, Valérie hochant la tête avec un air dégoûté. Mais mon attention était ailleurs.

Elle était rivée sur l’écran brisé, toujours clignotant au sol.

Ignorant la douleur dans mon bras et les murmures accusateurs, je me suis agenouillée. Mes doigts ont frôlé les fragments de verre, tentant de comprendre ce que je voyais.

L’application de visionnage était toujours ouverte, miraculeusement intacte sur une partie de l’écran.

Mon cœur a raté un battement quand j’ai lu les détails affichés en bas. Un identifiant de compte. Une adresse électronique. Une adresse que je connaissais.

C’était celle de Chloé.

Ce n’était pas un rôdeur inconnu. Ce n’était pas une menace extérieure. C’était une mise en scène macabre, orchestrée depuis l’intérieur même du domaine. Par elle.

Quelques minutes plus tard, Luc est revenu, l’air sombre. Il a secoué la tête, les sourcils froncés. « Rien, Madame. Juste un trépied et un petit émetteur Wi-Fi abandonnés là. »

Le chaos montait d’un cran. Les invités, désormais terrifiés, commençaient à fuir, leurs voitures démarrant en trombe sur l’allée.

J’ai levé les yeux vers Julien, la tablette toujours tremblante dans mes mains. « Julien, regarde ! » Ma voix était un filet de voix, à peine audible. « C’est l’adresse mail de Chloé ! C’était un montage ! »

Je lui ai tendu l’appareil, mais il a reculé, ses yeux noirs de rage. « Arrête tes bêtises, Léa ! Tu veux juste détruire sa réputation ! Tu es jalouse de ma fille, c’est ça ? » Il a refusé de regarder, me repoussant d’un geste sec.

Chapitre 2: Le portail de Saint-Germain

Le lendemain matin, une brume légère flottait encore sur le portail du domaine Lemaire. Luc Moreau, l’agent de sécurité, avait déjà passé une heure à inspecter le matériel abandonné.

Il m’a trouvée près de la roseraie, le visage grave.

« Léa, la caméra 4K, elle n’est pas tombée du ciel », m’a-t-il dit.

Sa voix était basse, presque un murmure.

« Elle a été achetée il y a trois jours, avec un bon du domaine. »

Je l’ai regardé, la gorge serrée.

« La signature sur le bon ? C’est celle de Monsieur Lemaire », a-t-il ajouté. « Mais je peux vous garantir que ce n’est pas la sienne. »

Mon souffle s’est bloqué. Une signature falsifiée. Cela signifiait que quelqu’un avait délibérément mis en scène la veille, avec un équipement acheté en douce au nom de Julien.

« Je dois vérifier les relevés », ai-je murmuré, cherchant mon téléphone.

J’ai essayé de me connecter à mon compte bancaire en ligne, celui où mon épargne d’orpheline était gardée. L’accès m’a été refusé. Encore.

Mon cœur a commencé à battre la chamade. J’ai appelé directement ma banque à Lyon, un numéro que je connaissais par cœur.

Après quelques minutes d’attente, une conseillère m’a répondu.

« Madame Dupuis, il y a eu un mouvement assez conséquent », a-t-elle expliqué d’une voix neutre.

« Un virement de quarante-deux mille euros, effectué il y a deux jours. »

Mes doigts se sont crispés sur le combiné.

« Vers quelle destination ? » ai-je demandé, la voix à peine audible.

« Une SCI, une Société Civile Immobilière », a-t-elle précisé. « Gérée par Maître Pascal Laurent. Le notaire de votre famille, si je ne m’abuse. »

Le téléphone a glissé de ma main. Quarante-deux mille euros, mon épargne. Vers le notaire familial, juste avant la fausse alerte.

J’ai trouvé Chloé assise dans le salon, un magazine de mode ouvert sur ses genoux. Elle a relevé les yeux quand je suis entrée.

« C’était toi », ai-je dit, sans même y réfléchir.

Un sourire froid a étiré ses lèvres fines. Elle n’a pas nié.

« Personne ne croira une gamine sans diplôme comme toi, Léa », a-t-elle murmuré, son regard balayant mon ventre arrondi. « Ni sur une tablette cassée, ni sur des papiers de banque. »

La violence de ses mots m’a coupée le souffle.

Chapitre 3: Les chiffres de l’épargne

J’ai trouvé Julien dans son bureau, assis devant l’ordinateur, les épaules rentrées. L’odeur du café froid flottait dans la pièce.

« Julien, mon compte a été vidé », ai-je commencé, ma voix tremblante.

J’ai essayé de lui expliquer le virement de 42 000 €, le nom de Maître Laurent. J’ai vu son visage se crisper.

« Calme-toi, Léa », a-t-il dit, sans me regarder.

Valérie est entrée à ce moment-là, un plateau de thé à la main. Son regard a balayé le bureau, s’attardant sur moi avec un air de dégoût.

« C’est le stress de la grossesse, Julien », a-t-elle déclaré d’un ton définitif. « Ces transferts, ce sont des frais de notaire. Pour l’enfant. C’est normal. »

Julien a acquiescé, trop vite. Il a esquivé mon regard suppliant.

« Léa a besoin d’un suivi », a poursuivi Valérie, son ton empreint d’une fausse bienveillance. « Peut-être un spécialiste. Un psychiatre, même. »

Les mots m’ont frappée comme une gifle. J’étais folle, hystérique, tout ce qu’ils voulaient que je sois.

Julien n’a rien dit. Il s’est contenté de regarder les papiers sans conviction.

Je me suis sentie de plus en plus petite, isolée. La pièce tournait.

Plus tard, alors que je m’étais réfugiée dans ma chambre, mon téléphone a vibré. Un numéro inconnu s’est affiché.

J’ai hésité, puis j’ai répondu.

« Madame Dupuis ? » a dit une voix masculine, calme. « Mon nom est Marc Vaneau. Je suis journaliste d’investigation. »

Un frisson a parcouru ma nuque.

« J’ai besoin de vous parler. D’urgence. À propos de Maître Laurent. »

Il m’a proposé un rendez-vous discret dans un café près de la gare de Saint-Germain-en-Laye, à l’écart de tout le monde.

Chapitre 4: Le rendez-vous de la gare

Le café de la gare était désert, baigné d’une lumière grise et terne. Marc Vaneau m’attendait à une table isolée, un dossier épais posé devant lui. Il avait l’air déterminé, ses yeux perçants m’étudiant attentivement.

« Madame Dupuis, merci d’être venue », a-t-il dit.

Il a ouvert le dossier. Des papiers, des photos, des relevés bancaires s’étalaient.

« J’enquête sur Maître Pascal Laurent depuis six mois », a-t-il expliqué. « Il est au centre d’un vaste système de cavalerie financière dans la région. »

Mon regard s’est posé sur une photo. C’était Chloé.

« Votre belle-fille, Chloé Lemaire, fait partie de ces héritiers ruinés qu’il utilise », a continué Marc.

J’ai senti mes mains trembler. Ruinée ? Chloé ?

« Elle a accumulé des dettes massives dans des sociétés d’investissement privées », a-t-il précisé. « Elle est acculée. »

Il a pointé du doigt un tableau.

« Son but est de vider les actifs du domaine Lemaire avant la révision fiscale annuelle. Il ne restera rien. »

Le notaire corrompu et la belle-fille avide. C’était bien plus vaste que ce que j’avais imaginé.

« L’alerte au rôdeur, c’était une diversion », a-t-il révélé. « Une mise en scène parfaite. »

« Pour justifier quoi ? » J’ai à peine pu poser la question.

« Des dépenses de sécurité fictives, pour masquer les fuites d’argent massives qui se produisaient déjà », a-t-il répondu, son regard grave.

La panique, l’hystérie, la tablette brisée, tout faisait partie de son plan. Elle m’avait utilisée.

Chapitre 5: L’ombre de la gouvernante

J’ai suivi les indications de Marc, me retrouvant devant une petite maison de retraite aux volets clos. Mme Henriette Bertrand vivait là, l’ancienne gouvernante du domaine Lemaire.

Une femme âgée, aux traits marqués par la vie, m’a ouvert la porte. Elle m’a fait entrer dans un petit salon modeste.

« Léa », a-t-elle dit, sa voix pleine de surprise. « Je vous reconnais. »

Elle a vu ma pâleur, mon ventre. Ses yeux se sont remplis de tristesse.

« La rumeur court que les choses ne vont pas bien au domaine », a-t-elle ajouté.

J’ai hésité, puis j’ai raconté une partie de l’histoire, le virement, les blocages.

Son regard s’est durci. « Cette Chloé… elle n’a jamais changé. »

Elle s’est levée avec difficulté, est allée chercher une vieille boîte dans une armoire.

« Il y a cinq ans, elle a fait la même chose », a-t-elle révélé.

Mes yeux se sont écarquillés.

« Elle a simulé des menaces, de fausses agressions, pour faire interner sa propre mère biologique. »

Un frisson m’a parcourue. Interner sa mère ?

« Elle voulait prendre le contrôle de ses comptes, de son héritage. Et Maître Laurent était déjà là, pour l’y aider. »

Mme Bertrand a fouillé dans la boîte. Elle a sorti un vieux cahier, jauni par le temps.

« Tenez », a-t-elle dit, me le tendant. « C’est un registre de correspondance. J’ai tout noté à l’époque. »

La couverture était en cuir usé. À l’intérieur, des dates, des noms, des événements. La preuve de la cruauté de Chloé, écrite de la main de la gouvernante. La même méthode, les mêmes complices.

Chapitre 6: Le déni du maître de maison

Je suis rentrée au domaine, les documents de Mme Bertrand et les relevés bancaires du journaliste pesant lourdement dans mon sac. L’attente du retour de Julien a été interminable.

Il est arrivé tard, les traits tirés par la fatigue. Il m’a trouvée dans la bibliothèque, sous la lumière tamisée.

« Julien, il faut que tu voies ça », ai-je dit, ma voix tremblante d’espoir et d’angoisse.

J’ai étalé les preuves sur le grand bureau en acajou. Le registre de la gouvernante, les papiers de Marc, les relevés.

Julien a à peine jeté un coup d’œil. Ses yeux étaient injectés de sang, de rage.

« Ne fais pas ça, Léa », a-t-il grondé, sa voix froide comme la pierre.

Il n’a pas lu, n’a pas cherché à comprendre. Ses poings se sont serrés.

« Chloé m’a dit que tu voyais quelqu’un en secret », a-t-il hurlé. « Que tu étais jalouse de sa liberté. »

Mon estomac s’est noué. Chloé l’avait manipulé avant même que je puisse parler.

« Elle a dit que tu voulais détruire notre famille, prendre mon argent ! »

Les mots m’ont frappée en plein cœur. Trahison, paranoïa. Il m’accusait, sans la moindre preuve, sans le moindre doute.

« C’est ça, la vérité, Léa ? » a-t-il vociféré. « Tu veux me ruiner ? »

Il a refusé d’écouter, de regarder. Son visage était une caricature de colère, aveugle à la vérité qui était posée juste devant lui.

Chapitre 7: La pierre de la véranda

La dispute a débordé de la bibliothèque, traînant mes espoirs en lambeaux jusqu’à l’escalier extérieur de la véranda. La nuit était tombante, les lumières du domaine commençaient à s’allumer, créant de longues ombres trompeuses.

Julien m’avait tourné le dos. Il s’éloignait, ses accusations résonnant encore dans mes oreilles.

« Regarde ! » ai-je supplié, tendant le registre de Mme Bertrand.

Je tentais de le rattraper. Il fallait qu’il voie, qu’il comprenne.

Alors, j’ai vu Chloé. Elle se tenait en haut des marches, immobile, une silhouette sombre dans l’encadrement de la porte. Son visage était une énigme, une indifférence glaciale.

Mon pied a glissé. La première marche en pierre était humide, la pénombre dissimulait la traîtrise de l’eau.

Le monde a basculé.

J’ai chuté. Une chute brutale, huit marches de pierre qui se succédaient dans un tourbillon de douleur. Un choc lourd sur le côté, un cri étranglé.

Une douleur fulgurante a transpercé mon ventre. La pénombre m’a envahie, me tirant vers un abîme silencieux.

Le dernier son que j’ai perçu était le silence. Chloé était toujours là, en haut des marches. Elle me regardait, impassible.

Chapitre 8: Le couloir aux lumières blanches

Le réveil a été lent, douloureux. Des lumières blanches crues. L’odeur de désinfectant. J’étais dans une chambre stérile, à l’hôpital de Poissy.

Un médecin s’est approché de mon lit. Son visage était empreint d’une tristesse professionnelle, d’une neutralité désespérante.

« Madame Dupuis », a-t-il commencé, sa voix douce mais ferme. « Le traumatisme de la chute… le choc émotif… »

Mon cœur s’est emballé. Je sentais déjà que quelque chose n’allait pas.

« Vous avez subi un décollement placentaire massif », a-t-il continué. « Nous sommes profondément désolés. »

Les mots se sont brouillés. Le pire. La perte irréversible. Mon bébé.

Une vague de larmes silencieuses a submergé mon visage. Je n’ai pas crié, je n’ai pas pleuré bruyamment. Juste un vide, une absence incommensurable.

Julien était là, au pied du lit. Effondré. Il ne disait rien, ses épaules secouées par des sanglots étouffés.

Au milieu de ma détresse, mon téléphone portable, posé sur la table de nuit, a vibré. Un message d’alerte bancaire.

« Transfert effectué », s’affichait-il. « Montant : 680 000 €. Bénéficiaire : compte offshore, Dubaï. »

Les 680 000 € restants sur le compte de trésorerie du domaine Lemaire. Le dernier.

Chloé avait frappé une dernière fois. Et cette fois, elle avait emporté bien plus que de l’argent.

Chapitre 9: L’aube des scellés

Deux jours plus tard, alors que mon corps portait encore les stigmates de la chute et que mon âme était en lambeaux, la justice a enfin frappé. Mais pas pour moi.

La police judiciaire a débarqué simultanément au cabinet de Maître Pascal Laurent à Lyon et au domaine Lemaire. Les pièces fournies par le journaliste Marc Vaneau avaient fait leur œuvre.

Maître Laurent a été interpellé à son domicile. Je l’ai appris par le peu de nouvelles qui filtraient à l’hôpital. Abus de faiblesse, blanchiment d’argent. Il allait payer.

Mais l’ombre la plus cruelle, celle qui m’avait brisée, restait insaisissable.

Les agents se sont rendus à la chambre de Chloé, au domaine. Pour l’interroger.

Ils ont trouvé sa chambre entièrement vide. Ses passeports avaient disparu. Ses effets personnels, ses quelques véhicules de luxe, envolés.

Un relevé d’embarquement a été retrouvé, glissé sous une pile de magazines. Un vol long-courrier. Tôt le matin, depuis l’aéroport de Genève.

Chloé s’était évaporée dans la nature. Avec l’argent. Avant l’arrivée de la police.

Chapitre 10: Le silence des ruines

Je suis sortie de l’hôpital. Le domaine Lemaire, autrefois si vibrant, était désormais un monument au silence. J’y suis revenue uniquement pour récupérer ce qui m’appartenait, trois petites valises.

Les vastes salons aristocratiques étaient désormais sous saisie conservatoire. Les créanciers, la banque, avaient apposé leurs scellés.

Julien déambulait comme un fantôme dans ce qui avait été son héritage. Ruiné. Abandonné par sa propre fille. Brisé par la perte de notre futur enfant.

Valérie, la matriarche autrefois si dominatrice, avait fui. Chez des parents en province, loin de la presse locale qui se déchaînait.

Entre Julien et moi, aucun mot n’a été échangé. Pas d’explication. Pas de réconciliation. Seulement un silence lourd et pesant, un abîme que nous ne pouvions traverser.

Un huissier étiquetait les meubles précieux, transformant chaque objet en preuve d’une richesse évanouie. Nous étions deux étrangers dans les ruines de ce qui avait été notre foyer.

Chapitre 11: La clef rendue

J’ai posé mon trousseau de clefs sur la table de l’entrée en marbre. Le son métallique a résonné dans le grand hall silencieux.

Julien était là, son regard fixe, vide. Aucune dispute. Aucun discours de vengeance. Rien.

Mes gestes étaient lents, mesurés. J’ai retiré mon alliance en or blanc. Je l’ai déposée délicatement à côté des clefs.

Julien a fait un pas vers moi. Sa bouche s’est ouverte, mais aucun son n’est sorti de sa gorge. Il était comme une statue, figée dans le désespoir.

Je l’ai regardé une dernière fois. Le vide dans ses yeux reflétait celui qui s’était installé en moi.

Puis j’ai franchi le grand portail en fer forgé du domaine. Celui-là même où la caméra cachée avait été installée, marquant le début de la fin.

Je n’ai pas regardé en arrière. Un taxi m’attendait au bord de la route départementale. Je suis montée. La voiture a démarré, m’emportant loin des ruines, loin de Julien, loin de tout.

Chapitre 12: L’eau de la Saône

Trois semaines après mon départ du domaine, j’ai posé mes valises dans un petit studio meublé sans charme, au troisième étage d’un immeuble ancien, dans le 7e arrondissement de Lyon. La vie bourgeoise était derrière moi.

Grâce à l’aide ponctuelle de Marc Vaneau, le journaliste, j’ai retrouvé un emploi. Bureaucrate anonyme dans une société de fournitures scolaires. Une routine simple, qui m’aidait à traverser les jours.

La presse régionale a publié un article de deux colonnes. L’affaire Laurent. Le notaire était mis en examen, son avenir professionnel brisé.

L’article mentionnait également Chloé Lemaire. Introuvable. Une fiche de recherche internationale émise, mais inefficace. Elle était partie. Avec l’argent.

J’ai plié l’article. Je l’ai rangé dans un tiroir, sans le relire. Le destin de Chloé ne m’atteignait plus. Ce n’était pas la justice que je cherchais.

Le silence s’était fait en moi. Un silence assourdissant, mais nécessaire.

Chapitre 13: Un an sous le ciel gris

Un an plus tard, jour pour jour après la fête du 14 juin, le ciel sur Lyon était couvert d’un voile gris et humide. J’étais assise à ma table en formica, dans mon petit appartement sombre donnant sur une cour intérieure étroite.

Julien vivait désormais seul, dans une petite maison louée en périphérie. Ses terres, son héritage, avaient été vendues aux enchères pour payer une partie des dettes laissées par le notaire et sa fille.

Chloé, elle, résidait toujours dans une station balnéaire du Moyen-Orient. Protégée par l’absence de conventions d’extradition. Profitant de la fortune détournée.

Il n’y avait eu ni réparation financière, ni pardon. Pas de soulagement. Seulement l’acceptation.

Je regardais par la fenêtre le linge qui séchait sur le balcon voisin, ma main traçant lentement le long de mon ventre lisse. La cicatrice invisible de la perte était toujours là, permanente.

Le silence n’est pas l’oubli, c’est simplement la seule pièce dans laquelle la douleur a fini par s’installer sans faire de bruit.