CHAPTER 1: L’ombre sur le dais de pierre
Part 1
« Ne la laissez pas approcher du dais ducal ! » a hurlé le capitaine de la garde alors que la petite Élise, huit ans, tremblante et épuisée, traversait la Grande Salle en pleine tempête de neige.
Lorsqu’un garde a tenté de la saisir par le bras, une onde de givre d’une violence inouïe a jailli du corps de l’enfant, projetant l’homme contre les piliers et recouvrant le dallage de glace sombre.
Tandis que le capitaine accusait la fillette d’être la cause du blizzard qui paralysait le domaine depuis trois jours, mon beau-père a exigé son arrestation immédiate pour haute trahison et sorcellerie.
J’ignorais encore qu’une simple parole innocente de mon unique sœur allait détruire leurs accusations, mais plonger notre famille dans une guerre d’usure dont personne ne sortirait véritablement victorieux.
La Grande Salle résonnait du vacarme des rafales de neige qui s’écrasaient contre les lourdes fenêtres à meneaux. Malgré les feux de cheminée qui crépitaient dans trois âtres massifs, un froid mordant s’accrochait aux tapisseries décolorées et aux armures exposées.
Les nobles, emmitouflés dans leurs fourrures, murmuraient entre eux, leurs visages pâles sous la lumière vacillante des torches. Tous observaient la petite Élise.
Elle n’était qu’une ombre frêle, courbée par le vent qui s’engouffrait à travers les fissures du grand portail. Son manteau, déchiré, ne la protégeait guère du blizzard qui semblait avoir traversé les murs de pierre.
Chaque pas était un défi pour ses petites jambes. Elle trébuchait, se relevait avec un gémissement à peine audible, le souffle court et saccadé.
Ses cheveux blonds, généralement tressés avec tant de soin, étaient emmêlés et parsemés de flocons de glace fondue. Ses joues, d’un rouge écarlate sous une couche de crasse, contrastaient avec la blancheur de ses lèvres gercées.
Elle avançait comme une apparition, une lueur de terreur dans ses yeux émeraude fixés sur le fond de la salle.
Son objectif semblait être le dais ducal, trônant au centre de l’estrade, vide de son occupant habituel.
Le Capitaine Raoul, un homme à la carrure massive et au visage buriné par les hivers, avait les sourcils froncés. Sa main serrait la poignée de son épée.
« Ne la laissez pas approcher du dais ducal ! » avait-il hurlé.
Ses mots, portés par l’écho, avaient fendu le silence pesant. Un garde, plus rapide que les autres, s’était détaché du rang.
Il s’appelait Gontrand. Il avait l’habitude des tâches désagréables, des arrestations de voleurs de pain. Il était grand et robuste, son armure de cuir craquait sous ses mouvements.
Il avait tendu le bras pour saisir Élise.
La petite Élise, épuisée, s’était effondrée sur le dallage, à quelques pas du garde.
Une seconde de silence.
Puis, une déflagration.
Non pas une explosion, mais un souffle glacial, une onde d’air dense et d’un froid surnaturel qui avait jailli du corps de l’enfant.
Le sol sous ses petites mains nues s’était craquelé en étoile, un givre sombre et menaçant se propageant instantanément sur la pierre.
Gontrand, le garde, n’avait pas eu le temps de réagir. Le froid l’avait enveloppé, le soulevant de terre avec une force invisible.
Il avait été projeté en arrière, frappant violemment l’un des piliers sculptés de la salle. Le son de l’impact avait été sec, brutal.
Son heaume était tombé au sol avec un bruit métallique. Il avait glissé le long du pilier, les yeux révulsés, avant de s’écrouler dans un tas inerte.
Une couche de glace, d’une épaisseur étrange, recouvrait maintenant une partie du dallage de la Grande Salle. Elle luisait d’un reflet bleuté, presque irréel.
Un murmure d’horreur avait parcouru l’assemblée. Des femmes avaient étouffé des cris derrière leurs mains gantées.
Le Capitaine Raoul, un homme dont la superstition égalait la bravoure, avait pointé un doigt accusateur vers Élise, qui tremblait maintenant sur le sol.
« Elle est la cause de ce blizzard ! » avait-il tonné, sa voix rauque de peur et de colère.
« Ce froid… cette tempête… C’est son œuvre ! Depuis trois jours que ce fléau s’abat sur nous ! »
Les regards s’étaient tournés vers Élise, mélangeant la terreur et la fureur. La rumeur avait pris de l’ampleur.
« Sorcière ! » avait crié une voix au fond de la salle.
Puis, mon beau-père, le Baron Charles de Val-Montant, s’était avancé de l’estrade. Sa silhouette altière, drapée dans un velours sombre, contrastait avec la désolation ambiante. Son visage était froid, ses yeux noirs luisaient d’une ambition féroce.
Il avait balayé l’assemblée d’un regard méprisant avant de fixer Élise.
« Incarcération immédiate ! » avait-il décrété, sa voix grave et autoritaire. « Pour haute trahison et sorcellerie ! Les terres du duché ne peuvent rester sous la menace d’une pareille créature ! »
Il avait fait un pas vers les gardes, son intention claire.
Mais j’avais senti une urgence froide me saisir. Les lois ducales étaient explicites. Il y avait une procédure, un respect des droits, même pour une enfant accusée de l’impensable.
Je m’étais avancé, ma toge de grand greffier frottant le sol glacé. Mon cœur battait la chamade, mais ma voix se voulait ferme.
« Baron, vous ne pouvez ordonner une incarcération sans procès. »
J’avais senti tous les regards se poser sur moi, mais j’avais ignoré la tension palpable.
« En vertu des chartes ducales, chaque sujet, quelle que soit l’accusation, a droit à une audience devant le Conseil. »
Le Baron Charles avait plissé les yeux, un éclair de fureur traversant son masque de noblesse.
« Greffier de Saint-Clair, vous défendez une sorcière ? »
« Je défends la loi, Baron, » avais-je répondu, mon regard croisant le sien, imperturbable. « Telle est ma charge. Et la loi exige que le Conseil soit convoqué sans délai afin d’examiner cette affaire selon les usages établis. »
Part 2
Le Baron Charles avait ri, un rire sec et amer qui résonnait étrangement dans la pièce glacée.
« Les usages établis, Greffier ? » avait-il rétorqué, la voix pleine d’une condescendance calculée. « Il existe des usages plus anciens, des lois écrites dans le sang des fondateurs. »
D’un geste lent et théâtral, il avait tiré de la manche de son manteau un rouleau de parchemin noué d’un ruban de soie rouge et or, scellé de la cire des anciens Ducs. Le silence s’était fait de nouveau, plus lourd encore.
Il avait déroulé le parchemin d’une main ferme, les yeux rivés sur moi, comme pour savourer ma réaction.
« Voici un édit, scellé du temps de Guillaume le Bâtisseur, » avait-il annoncé, sa voix portant chaque mot avec une autorité glaçante. « Il stipule que tout descendant de la lignée ducale faisant usage de pouvoirs impies, de sorcellerie ou de dons surnaturels est réputé déchu de ses droits. »
Un frisson avait parcouru l’assemblée. Les murmures avaient repris, plus insistants. L’argument était puissant, ancré dans une peur ancestrale. La magie était considérée comme une abomination, une rupture du lien sacré avec Dieu et les hommes.
« Cet édit, » avait poursuivi Charles, pointant le parchemin vers Élise, qui regardait la scène d’un air hébété, « annule immédiatement toute prétention d’héritage. Le duché ne peut avoir pour souveraine une créature des ténèbres ! »
Mon esprit tournait à toute vitesse. Je n’avais jamais entendu parler d’un tel édit dans les archives modernes. Les chartes de succession étaient complexes, mais aucune ne mentionnait un article aussi radical. Était-ce une falsification ? Ou une obscure clause oubliée ?
Je sentais le piège se refermer.
« Un instant, Baron ! » avais-je exigé, ma voix plus haute que je ne l’aurais cru. « Un tel édit doit être vérifié, croisé avec les registres de la Chancellerie. Je réclame un délai de trois jours pour examiner la légalité de ce document ! »
Charles avait levé un sourcil, esquissant un sourire satisfait. Il connaissait le pouvoir de la procédure, de la lenteur des institutions. Un délai m’offrait une chance.
Pourtant, au-delà de sa fausse concession, j’avais remarqué un mouvement furtif. Le Capitaine Raoul, qui se tenait près des grandes portes d’entrée de la Grande Salle, avait fait signe à deux de ses hommes.
Sans un mot, les lourdes portes s’étaient refermées dans un grincement sourd, avant que les verrous ne soient tirés avec un bruit métallique résonnant. Puis, les herses de la cour extérieure étaient tombées à leur tour.
Nous étions enfermés. Le château entier était scellé.
CHAPITRE 2: Les Parchemins du Conseil
La Grande Salle était un chaos de chaises renversées et de traces de neige fondue. Le capitaine Raoul avait enfermé Élise dans la tour d’angle, loin des regards, comme si l’enfant était une bête sauvage.
J’avais seulement trois jours.
J’ai passé la nuit suivante courbé sur les parchemins empilés du Grand Scriptorium, la seule lumière une lampe à huile dont la flamme vacillait à chaque rafale de vent. L’air était glacé, la poussière des siècles s’accrochait à ma gorge.
Les chartes de succession, d’énormes rouleaux reliés de cuir, étaient des textes complexes. Leurs écritures, des arabesques élégantes et mortes, détaillaient les droits et devoirs des héritiers du duché de Saint-Clair.
Mon regard a glissé sur des clauses obscures, des amendements oubliés. Puis, dans un recoin poussiéreux, j’ai trouvé le chapitre 7, paragraphe 3.
“Les dons anciens, manifestations du sang pur de la lignée ducale, ne sauraient annuler les droits légitimes de succession, pourvu que l’héritier en soit maître de son esprit et de ses actes.”
Une vague de froid a parcouru mon échine, mais ce n’était pas celle du blizzard. C’était l’espoir. Les « dons de givre » n’étaient pas une malédiction, mais une marque de la lignée pure. Le Baron Charles s’était trompé, ou pire, il avait menti sciemment.
Pourtant, la condition était claire : il fallait prouver qu’Élise était maîtresse d’elle-même lors de ses “crises” magiques. Comment faire cela alors que son pouvoir semblait la dépasser ?
L’idée même paraissait absurde après l’éruption de la veille. Mais ce parchemin séculaire était ma seule arme.
CHAPITRE 3: Les Recherches de l’Ombre
J’ai relu le paragraphe une douzaine de fois. Le soleil, à travers la haute fenêtre du scriptorium, était encore voilé par la neige qui tombait sans relâche. Mon corps était lourd de fatigue, mais mon esprit était en ébullition.
Une ombre a glissé dans la pièce. Je n’ai même pas entendu le bruit de pas.
“Julien,” a murmuré mon frère, Henri, son visage jeune éclairé par la faible lumière, une cape sombre drapée sur ses épaules. “Tu as l’air d’avoir dormi ici.”
“C’est presque le cas,” ai-je répondu, sans le quitter des yeux. Henri était mon cadet de dix ans, mais ses yeux vifs ne manquaient jamais rien. Il avait cette perspicacité que je n’avais pas toujours.
Il a tiré de sous sa cape une liasse de papiers froissés. Des registres manuscrits.
“J’ai exploré la ville basse,” a-t-il dit. “J’ai visité les boutiques, questionné les marchands, ceux qui n’osent pas parler ouvertement ici.”
J’ai pris les papiers. C’étaient des copies de registres de transactions. Des chiffres. Des dates.
“Notre beau-père, Charles, a transféré 12 000 écus,” a-t-il dit à voix basse. “Pas pour les réparations du château, ni pour les réserves de grain. Pour des créanciers inconnus, des hommes qui ne commercent pas avec le duché.”
J’ai parcouru les sommes, l’encre encore fraîche sur certains documents. Le montant était colossal, une véritable fortune.
“Douze mille écus,” ai-je répété. “En deux mois. Pourquoi ?”
Henri a haussé un sourcil. “Il achète la justice, Julien. Il achète la loyauté. Ces créanciers sont des intermédiaires. Je parie qu’il se prépare à corrompre les magistrats locaux avant qu’Élise ne soit jugée.”
Mon ventre s’est serré. Le Bailli de Valognes, notre principal juge, était connu pour sa vénalité. L’accusation de sorcellerie n’était qu’un paravent. Le vrai but était la richesse.
CHAPITRE 4: La Sentence du Bailli
L’audience préliminaire s’est tenue dans la petite salle de justice du château. L’air y était lourd de l’odeur du feu de bois et de la peur des villageois. Le Bailli de Valognes, un homme rond au visage huileux, était assis sur son estrade, les yeux scrutant la foule.
Le Baron Charles, impeccable dans son pourpoint de velours, a exposé son cas avec une froide éloquence, dépeignant Élise comme une menace incontrôlable.
Quand mon tour est venu, j’ai présenté les chartes ducales, la preuve que les “dons de givre” n’annulaient pas le droit d’héritage.
“Monseigneur,” ai-je plaidé, la voix ferme. “Ces documents prouvent que la magie d’Élise n’est pas un crime, mais une marque de son lignage.”
Le Bailli m’a coupé avec un geste impatient de la main. “Greffier de Saint-Clair, votre argumentation est fallacieuse. L’édit actuel du Baron Charles prime sur une clause archaïque. L’usage ostensible de la magie annule les droits.”
Un frisson a traversé l’assistance. J’ai senti la colère monter en moi.
“Monseigneur, avec tout le respect que je vous dois,” ai-je rétorqué, “cette hâte à rejeter des documents séculaires est… surprenante. Serait-ce lié aux 15 000 écus et aux trois seigneuries que le Baron Charles vous a transférées la semaine dernière ?”
Le Bailli a blanchi. Le silence est tombé sur la salle, un silence si lourd qu’on aurait pu l’entendre craquer.
Charles a eu un léger rictus.
“Greffier ! Vous osez insinuer une telle bassesse ?” a hurlé le Bailli, sa voix tremblante de fureur simulée. “Je pourrais vous suspendre de vos fonctions pour diffamation !”
“Cela n’annulerait pas la vérité,” ai-je insisté.
Dehors, le vent hurlait, secouant les volets. La foule a commencé à murmurer, réclamant la sécurité, l’incarcération de l’enfant qui, selon eux, avait ramené cette tempête.
“Que le greffier de Saint-Clair se taise !” a tonné le Bailli. “Par la présente, la motion est rejetée. Élise de Saint-Clair sera transférée immédiatement dans les geôles du bas-fort. La session est levée.”
CHAPITRE 5: La Confidence de l’Enfant
La cellule d’Élise dans la tour d’angle était glaciale, même avec une petite brasero. Elle était recroquevillée sur une paillasse, deux gardes immobiles près de la porte. Je n’avais droit qu’à vingt minutes.
Son petit corps tremblait. Je me suis agenouillé près d’elle, retirant ma cape pour la couvrir.
“Élise,” ai-je dit doucement, ma voix à peine un murmure. “As-tu froid ?”
Elle a hoché la tête, ses grands yeux bleus remplis de larmes retenues. “Oui. Et j’ai faim. Ils ne m’ont rien donné.”
J’ai passé un bras autour d’elle, essayant de lui transmettre un peu de chaleur. Son innocence était un couteau dans ma poitrine.
“Élise, je dois te poser une question importante,” ai-je repris. “Te souviens-tu de ce qui s’est passé hier ? Quand le froid est sorti de toi ?”
Elle a serré les dents, puis a secoué la tête. “Non. Ça fait mal après. Mais le Baron Charles… Il disait que c’était pour me donner de la force.”
Mon cœur a manqué un battement. “Charles ? Que t’a-t-il donné ?”
Elle a levé son regard vers moi, ses cils collés par l’humidité. “Une tisane. Bleue. Chaque matin, avant le soleil. Il a dit que ça m’aidait à être forte. Mais elle était… très acide. Et j’avais toujours mal au ventre après.”
Une tisane bleue. Acide. Une force étrange qui faisait mal.
Mon sang s’est glacé. Ce n’était pas une tisane fortifiante. C’était un poison. La vraie nature du piège de Charles s’est révélée dans toute son horreur. Il n’avait pas simplement accusé Élise. Il avait fabriqué la preuve.
CHAPITRE 6: Le Venin dans le Sang
Je suis retourné à la bibliothèque ducale, les mots d’Élise résonnant encore dans mes oreilles. La « tisane bleue acide ». Le « mal de ventre après ». Mon sang bouillonnait.
J’ai ignoré les traités juridiques et me suis tourné vers les ouvrages d’alchimie interdits, ceux que l’ancien duc, mon père adoptif, gardait sous clé. Les couvertures de cuir s’effritaient entre mes doigts. Les illustrations étaient étranges, les formules dangereuses.
Pendant des heures, j’ai cherché. Mes yeux ont fini par tomber sur une gravure inquiétante : une fleur d’un bleu profond, ses pétales frangés de givre.
Dessous, le texte parlait de l’Aconit de Givre.
Ses propriétés étaient claires : un puissant catalyseur magique. Interdit par tous les conciles d’alchimistes pour sa dangerosité. Il ne créait pas la magie, mais amplifiait et pervertissait celle qui existait, détruisant le contrôle de son utilisateur et provoquant des décharges incontrôlables et violentes.
La “tisane bleue” n’était pas un remède, mais un venin. Charles ne s’était pas contenté de l’accuser de sorcellerie. Il l’avait délibérément empoisonnée. Il avait orchestré chaque “crise”, chaque débordement de puissance. Il l’avait transformée en l’arme qu’il prétendait craindre.
Le puzzle s’est assemblé, froid et brutal. Les 12 000 écus qu’Henri avait découverts, les achats suspects dans la ville basse… Charles achetait cet extrait, cette substance qui allait le rendre riche.
Il avait fabriqué le crime juridique pour confisquer le duché. Il avait transformé Élise en sorcière sous nos yeux.
CHAPITRE 7: Le Piège du Conseil Ducal
Le lendemain matin, la Grande Salle était comble. Le Baron Charles, l’air grave, a pris la parole.
“Nobles du duché, nous ne pouvons plus ignorer la menace. Cette enfant, Élise, est un danger pour nous tous. Les preuves de sa sorcellerie sont incontestables.”
Il a fait un geste vers les fenêtres où le blizzard continuait de faire rage. Il n’y avait aucun signe de relâchement.
“En l’absence de toute preuve contredisant mes affirmations,” a-t-il poursuivi, “je demande au conseil de signer l’acte de déchéance, transférant ainsi la tutelle et les droits ducaux à la maison de Val-Montant, conformément à l’édit en ma possession.”
Le Bailli de Valognes, son visage de marbre, a préparé sa plume. Il était prêt à ratifier ce transfert. Il ne manquait que les signatures des nobles présents. Quelques-uns avaient déjà commencé à s’avancer, leurs visages anxieux et terrifiés.
La charte que j’avais trouvée hier était devenue inutile. Sans preuve de l’empoisonnement, sans témoignage de l’apothicaire, Élise était condamnée. Mon cœur battait la chamade.
“Attendez !” ai-je crié, ma voix résonnant dans la salle. “Je demande une suspension d’audience !”
Charles m’a regardé, un sourire moqueur sur les lèvres. “Greffier, vous n’avez rien de nouveau. Votre plaidoyer d’hier a été rejeté.”
“J’affirme qu’une preuve matérielle est en route,” ai-je insisté, le regard fixé sur la grande porte de la salle, qui restait désespérément fermée. “Une preuve qui démasquera la vérité de cette abominable supercherie.”
Le Bailli, hésitant, a levé un sourcil. Le stylo s’est arrêté juste au-dessus du parchemin.
Le temps s’étirait, insoutenable.
CHAPITRE 8: L’Intrusion dans la Salle du Trône
Un coup de tonnerre a secoué la salle, mais ce n’était pas le blizzard. C’était la grande porte de chêne qui s’est ouverte en grand avec un fracas.
Henri se tenait là, son visage rougi par le froid, une escorte de trois gardes derrière lui. Entre deux d’entre eux, un homme frêle, le visage pâle de terreur, chancelait.
“Maître Cormac,” ai-je murmuré, le nom de l’apothicaire des quartiers bas m’arrachant un soupir de soulagement.
Henri a avancé, faisant traîner l’apothicaire effrayé. “Je demande à être entendu !” a-t-il proclamé, sa voix résonnant. “En vertu d’un mandat de saisie délivré en urgence par la cour ducale !”
Le Baron Charles s’est levé d’un bond, son visage déformé. “Qu’est-ce que cela signifie ? Cet homme n’a rien à faire ici !”
Henri a ignoré Charles. D’un geste théâtral, il a sorti de sa sacoche un épais registre relié de cuir usé, qu’il a déposé avec fracas sur la table du conseil.
“Voici le registre des ventes de l’officine de Maître Cormac,” a déclaré Henri. “Et voici, sur la page du cinquième mois, la page du sixième, et encore celle du septième… sept livraisons d’Aconit de Givre.”
Mon regard a cherché les entrées. Sept lignes. Et à côté de chaque ligne, le sceau personnel du Baron Charles de Val-Montant. Incontestable.
Un murmure s’est élevé dans la salle, puis une clameur. Cormac tremblait, les genoux pliant sous lui.
Charles, son visage livide, est resté sans voix.
CHAPITRE 9: La Chute du Masque
Maître Cormac a été traîné devant le conseil, ses yeux suppliants fixés sur moi.
“Parlez, Maître Cormac,” ai-je dit, ma voix calme, mais lourde. “Sous serment, devant les nobles de ce duché. Avez-vous vendu ces fioles d’Aconit de Givre au Baron Charles de Val-Montant ?”
L’apothicaire a dégluti. “Oui, messire. Sous menace de représailles. Il m’a promis de faire fermer ma boutique, de ruiner ma famille si je refusais.” Sa voix n’était qu’un filet.
Les registres originaux étaient là, ses mots ont confirmé ce que l’encre racontait. Le témoignage de Charles, sa prétention à l’innocence, s’est effondré sous le poids de cette vérité accablante. Il n’avait même pas besoin de confesser son crime.
Le Bailli de Valognes, le visage défait, n’avait plus le choix. “En vertu des preuves présentées et du témoignage sous serment de Maître Cormac,” a-t-il déclaré, sa voix moins assurée, “la procédure de déchéance d’Élise de Saint-Clair est déclarée nulle et non advenue.”
La salle a explosé en exclamations. Les gardes se sont avancés vers Charles.
“Vous ne m’aurez pas !” a hurlé le Baron Charles, son visage tordu de fureur.
D’un mouvement de sa main, il a dégainé un coutelas dissimulé sous sa cape. La lame a scintillé dans la lumière vacillante des torches.
Il a planté la pointe sous la gorge du Capitaine Raoul, qui se tenait à quelques pas.
“Le premier qui bouge, cet homme meurt !”
CHAPITRE 10: La Fuite sous le Blizzard
Le temps s’est figé. La lame brillante reposait sous la pomme d’Adam de Raoul. Le capitaine, malgré sa rigidité habituelle, n’a pas osé bouger.
“Vous ne pouvez pas vous échapper, Charles !” ai-je crié, la voix tendue. “La ville est verrouillée !”
Charles a ri, un rire amer qui a résonné dans la Grande Salle. “La ville ? Ou le château ? Votre petit frère a été distrait par l’apothicaire. J’ai mes propres renards.”
Par les portes brisées de la cour inférieure, le blizzard a soufflé une bourrasque de neige et de froid. Six hommes, des mercenaires aux visages couturés de cicatrices, ont émergé du tourbillon blanc.
Ils ont fondu sur les gardes les plus proches, les repoussant brutalement. Leurs épées ont flashé.
“Charles, n’aggravez pas votre cas !” a hurlé le Bailli, mais sa voix était faible, couverte par le vent et le cliquetis du métal.
“Je n’ai pas de ‘cas’ !” a craché Charles, reculant lentement vers les portes, le coutelas toujours pressé contre la gorge de Raoul. “Mon droit me protège encore ! Je suis un baron de l’Empire !”
“Capitaine, ordonnez le verrouillage des portes de la ville !” ai-je lancé, mais Raoul hésitait.
Les titres de Charles étaient réels, sa puissance intacte malgré la défaite juridique. Les gardes ne savaient plus s’ils devaient obéir à un grand greffier ou à un baron impérial en fuite.
Charles, ses mercenaires l’encerclant, s’est enfoncé dans la tempête, vers les écuries. Le froid et le chaos étaient ses alliés.
CHAPITRE 11: Le Pont des Larmes
J’ai hurlé des ordres. Henri, déjà, avait envoyé des coureurs vers les portes de la ville. Mais le blizzard rendait toute poursuite difficile, la visibilité était presque nulle.
“Il doit passer par le Pont des Larmes !” a crié Henri, haletant, en me rejoignant. “C’est la seule sortie vers l’Est avant les montagnes !”
Nous nous sommes précipités, nos capes claquant au vent glacial. Le Pont des Larmes était un ancien ouvrage de bois, frêle et usé, qui enjambait une crevasse profonde marquant la frontière du comté. Il était déjà recouvert d’une couche épaisse de glace.
Au loin, j’ai aperçu les silhouettes de Charles et de ses six mercenaires, qui progressaient difficilement sur la surface verglacée.
“Charles ! Arrêtez !” ai-je crié, ma voix arrachée par le vent.
Il s’est retourné. Son visage, à travers le brouillard blanc, était une grimace de haine.
“Vous croyez avoir gagné, greffier ?” a-t-il tonné, sa voix portée par le vent. “Ce n’est que le début ! Le Conseil Impérial ne laissera jamais une enfant magesse diriger un domaine stratégique ! Je ferai appel au Suzerain lui-même !”
Derrière nous, j’ai entendu le sifflement des flèches que nos archers tentaient de décocher. Le brouillard blanc les rendait imprécises.
Alors que Charles levait sa main, j’ai vu l’éclat d’une hachette.
D’un coup sec, il a tranché les cordes maîtresses du pont. Un craquement terrible a déchiré l’air. Le bois a gémi. Des planches se sont brisées sous les pieds des mercenaires.
Avec un dernier regard triomphant, Charles et ses hommes ont disparu dans le vide de la crevasse, engloutis par le brouillard blanc.
CHAPITRE 12: Les Ruines de la Victoire
Le Pont des Larmes était coupé, une cicatrice béante dans le paysage gelé. Charles avait disparu avec ses mercenaires.
Le château, après la tempête de violence, a retrouvé un calme précaire, mais la victoire laissait un goût amer, comme la tisane bleue d’Élise.
Élise a été libérée de son incarcération. Elle est revenue dans ses quartiers, son petit visage marqué par la peur et la confusion. Le danger immédiat était écarté, mais une angoisse sourde persistait.
Le lendemain, le Bailli de Valognes, son arrogance brisée mais son opportunisme intact, a refusé de signer la confirmation définitive des droits d’Élise.
“La situation est… délicate, greffier,” a-t-il dit, évitant mon regard. “Le Baron Charles a des accointances. Un appel devant la Cour Impériale est une menace sérieuse. Je ne puis sceller cet acte sans l’accord explicite du Suzerain lui-même.”
Ses mots étaient un couteau. Charles était en fuite, mais il n’était pas vaincu. Je savais qu’il était en route pour la capitale impériale, avec les milliers d’écus qui lui restaient. Il achèterait de nouvelles alliances, corromprait de nouveaux juges.
Le duché était sauvé du Baron Charles, mais il restait vulnérable à l’Empire. Élise, innocentée, était encore une cible. Nous avions gagné une bataille, mais la guerre était loin d’être terminée.
CHAPITRE 13: L’Anniversaire du Givre
Un an plus tard, jour pour jour, la neige tombait à nouveau. Élise et moi nous tenions dans la haute tour nord, le lieu sombre où notre mère, la duchesse, était décédée des années auparavant, emportée par le froid et la maladie.
Élise était plus grande, son visage enfantin plus affirmé. Mais la cicatrice du froid était toujours là, nichée au creux de son front.
Dehors, une nouvelle tempête de neige fouettait les vitraux. Le vent hurlait, une mélodie triste qui résonnait dans les vieilles pierres.
Un messager de la cour impériale est apparu, son visage figé par le froid. Il tenait un pli scellé, orné du sceau du Suzerain.
J’ai brisé la cire. Le parchemin parlait de l’audience. Le Baron Charles de Val-Montant avait obtenu gain de cause. Il avait obtenu une audience officielle devant le Suzerain, à la Cour Impériale, pour contester la légitimité d’Élise à la tête du duché.
Élise a levé son regard vers moi, ses yeux bleus grands et clairs. Ses doigts, serrés, ont produit de légères étincelles de glace, brillantes et froides dans la pénombre de la tour. Elle savait, sans que j’aie besoin de prononcer un mot. La bataille pour notre survie, pour l’héritage de Saint-Clair, ne faisait que commencer.
Les décrets d’un souverain peuvent s’écrire sur le parchemin, mais la peur et la fidélité s’inscrivent dans la glace qui ne fond jamais tout à fait.
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