CHAPTER 1: L’ombre du marchand de sommeil.
Part 1
Mon propriétaire, Henri Moreau, m’a forcée pendant des mois à garder seule six jeunes enfants dans un bâtiment insalubre à Saint-Denis.
Épuisée et effrayée, j’ai fui au milieu de la nuit pour me réfugier chez ma tante Sylvie.
Le lendemain matin, M. Moreau a débarqué avec la police, prétendant que j’avais volé 3 800 € de loyers et que j’étais une fugitive instable.
Il tenait mon petit frère Lucas par la main pour me faire chanter, tout en brandissant mon journal intime volé devant les agents pour me faire passer pour une adolescente pyromane.
Mais il n’avait pas prévu qu’un simple mot naïf de mon frère allait pousser une inspectrice municipale à enfreindre la loi pour ouvrir la cave locked du bâtiment.
Le lendemain matin, le doux chant des merles venait à peine de remplacer le bourdonnement lointain de la RER B.
Un rayon de soleil timide se posait sur le carreau de la cuisine de tante Sylvie, éclairant les volutes de vapeur qui s’échappaient de la bouilloire.
Mon petit frère Lucas, les yeux encore lourds de sommeil, attendait son chocolat chaud.
Le claquement soudain, insistant, contre la porte d’entrée fit sursauter la tante Sylvie.
Elle posa la bouilloire et me lança un regard inquiet.
Qui pouvait frapper ainsi, si tôt, avec une telle violence ?
Les coups redoublèrent, plus forts, plus impatients.
Mon ventre se noua. Je savais.
Tante Sylvie se dirigea vers la porte, hésitant une seconde, la main sur le loquet.
Elle tira le judas.
Un juron lui échappa. Son visage se figea.
Devant notre porte se tenait Henri Moreau, mon propriétaire, son sourire méprisant figé sur son visage.
À ses côtés, deux uniformes de la Police Nationale se tenaient droits, immobiles.
Et dans la main de Moreau, une petite main potelée.
Lucas.
Mon petit frère, les yeux rouges et les joues maculées de larmes, tentait de se libérer.
Il n’avait pas encore sept ans.
Il me cherchait du regard derrière Sylvie.
Le Capitaine Antoine Renard, le plus grand des deux agents, s’avança.
Sa voix était ferme, sans appel.
“Madame Lemaire, nous sommes ici suite à une plainte déposée par Monsieur Henri Moreau.”
Moreau me désigna du menton, sans lâcher la main de Lucas.
“C’est elle, Capitaine. La gamine qui m’a volé. Elle s’est enfuie avec mes loyers.”
Mon cœur battit la chamade. Mes jambes flageolaient.
“Moi ? Volé ?”
Ma voix tremblait d’indignation.
“C’est un mensonge ! Il ment !”
Tante Sylvie se retourna vers moi, les yeux écarquillés.
Elle me tira en arrière, me cachant derrière son épaule.
“Monsieur Moreau, de quoi parlez-vous ? Camille n’a rien volé ! Et qu’est-ce que vous faites avec Lucas ?”
Le Capitaine Renard ignora la question. Il tenait une liasse de papiers dans la main, son regard ne quittant pas mon visage.
“Monsieur Moreau a déposé une plainte pour vol. Trois mille huit cents euros, Mademoiselle Bernard. Il a aussi déclaré une fugue.”
Le monde s’écroulait autour de moi. €3 800. C’était une somme énorme.
“C’est faux ! Il n’a rien. Il a tout inventé pour me faire revenir ! J’ai fui parce qu’il nous maltraitait !”
Ma gorge me brûlait. Je luttais pour ne pas pleurer devant ces hommes.
Lucas tira sur la main de Moreau.
“Camille ! Dis-lui !”
Moreau le tira plus fort, le réduisant au silence.
Le Capitaine Renard fronça les sourcils. Il ne me croyait pas.
Son regard se posa sur l’appartement exigu de ma tante.
“Compte tenu de la gravité des accusations, et de la situation de fugue déclarée…”
Il marqua une pause, ses yeux perçants balayant la pièce.
“…nous allons devoir procéder à une fouille des lieux.”
Part 2
Tante Sylvie me serra un peu plus fort.
« Vous n’avez pas le droit ! » cria-t-elle, les yeux emplis de rage.
Le Capitaine Renard leva une main, signe de ne pas la contredire. Son collègue, plus jeune, commença à avancer dans notre petit salon.
Moreau, lui, souriait. Ce sourire suffisait à me glacer le sang. Il se pencha vers un grand sac de sport qu’il avait posé au sol, juste à côté de ses pieds.
D’un geste lent et délibéré, il en tira un objet que je reconnus instantanément. Mon souffle se coupa.
C’était mon journal. Mon journal intime, avec sa couverture en tissu bleu délavé et le petit cadenas rouillé que j’avais toujours cru inviolable.
Mes pensées les plus profondes, mes colères, mes peurs… tout y était.
Il l’ouvrit à une page visiblement marquée et commença à lire d’une voix théâtrale, comme s’il récitait une pièce de théâtre devant un public conquis.
« Regardez, Capitaine. C’est la preuve de son déséquilibre. »
Il éclaircit sa gorge, puis lut, les yeux braqués sur moi, avec un dégoût feint :
« “Je hais ce monde. Ils méritent tous de brûler, de disparaître dans les flammes que je déchaînerai. Un jour, tout explosera. Et ils verront bien que je ne suis pas qu’une gamine.” »
Le sang me monta au visage. C’étaient des mots écrits dans un moment de rage, de désespoir, après une énième humiliation de sa part. Des fantasmes d’adolescente pour échapper à la réalité.
Il n’y avait pas de « flammes » ni d’« explosion » dans ma tête. Juste un besoin de crier ma douleur.
« Ce n’est pas ce que vous croyez ! C’est… c’est juste de l’écriture ! » balbutiai-je, les larmes me montant aux yeux, à la fois de honte et de fureur.
Moreau ignora ma protestation. Il brandit le journal devant les agents, comme un trophée.
« Cette jeune fille n’est pas stable, Capitaine. Pensez aux six autres enfants qu’elle surveillait ! Elle représente un danger psychiatrique pour eux. Elle est dangereuse. »
CHAPITRE 2: La campagne de honte
Le lendemain matin, le quartier de Saint-Denis s’était réveillé sous une pluie fine, mais la véritable tempête était affichée sur tous les murs.
En sortant de chez ma tante Sylvie, je les ai vus. Des tracts. Partout.
Collés sur le panneau d’affichage de l’école maternelle, sur les poteaux d’éclairage, même sur le mur de la boulangerie où tante Sylvie achetait notre pain.
Chaque flyer portait ma photo. Une vieille photo d’identité, floue, d’il y a deux ans.
En dessous, en grosses lettres noires, il y avait écrit : « Camille Bernard : Voleuse et Dangereuse Pyromane ».
Plus bas, des passages entiers de mon journal intime étaient reproduits. Des mots que j’avais écrits dans mes moments les plus sombres, des poèmes parlant de feu, de destruction, d’envie de tout faire brûler. Des métaphores adolescentes pour ma propre douleur.
M. Moreau avait dû faire des photocopies de chaque page.
J’ai arraché le premier tract à portée de main, le papier glacé déchirant. Mes doigts tremblaient.
« Regarde-moi ça, » a marmonné un voisin en passant, ses yeux noirs fixés sur moi.
Une mère a tiré son enfant plus près d’elle. Le murmure a couru le long de la rue. La honte m’a brûlé les joues, plus fort que n’importe quel feu imaginaire.
Mon nom était devenu synonyme de menace. Le plan de Moreau était simple : me discréditer entièrement, faire en sorte que personne ne croie un seul mot de mon histoire.
CHAPITRE 3: Une anomalie sur le cadastre
Pendant ce temps, à quelques kilomètres de là, dans les bureaux de la mairie de Saint-Denis, l’inspectrice municipale Élodie Blanchard parcourait des documents.
La plainte de Camille Bernard, déposée par sa tante, avait attiré son attention. Ce nom, Moreau, ne lui était pas inconnu.
Élodie a ouvert le dossier de propriété d’Henri Moreau concernant l’immeuble du 12, rue du Progrès. Les registres étaient bien tenus, avec des tampons officiels et des signatures impeccables.
Pourtant, quelque chose clochait. La superficie habitable déclarée sur le cadastre était d’environ 150 mètres carrés.
Une rapide vérification des bases de données municipales, croisant les déclarations de revenus et les allocations familiales, révélait que plus de vingt personnes étaient officiellement domiciliées à cette adresse.
Vingt personnes pour 150 mètres carrés ? C’était impensable. Les normes d’occupation étaient claires.
Une sensation désagréable a serré l’estomac d’Élodie. Ce genre de disparité signalait presque toujours des aménagements illégaux, des zones non déclarées.
Des logements de fortune, souvent insalubres, aménagés dans des recoins invisibles. Des caves, des greniers, des annexes cachées.
Elle a marqué le dossier d’un post-it rouge. Une inspection sur site serait nécessaire, et bientôt.
CHAPITRE 4: Le sceau du notaire
Élodie s’est retrouvée quelques jours plus tard au tribunal administratif pour un autre dossier. L’ambiance était chargée, les couloirs résonnaient de pas pressés et de murmures.
Alors qu’elle attendait devant une salle d’audience, une voix forte l’a interpellée.
« Inspectrice Blanchard, un mot, s’il vous plaît. »
C’était Maître Julien Laurent. Le notaire réputé, l’homme dont la signature figurait sur tous les actes de propriété de Moreau. Il était impeccable, son costume gris anthracite taillé sur mesure, sa mallette en cuir à la main.
Son sourire était glacé. « J’ai eu vent de votre intérêt pour les propriétés de mon client, M. Moreau. »
Élodie a croisé les bras. « Mon travail consiste à veiller à la conformité des logements, Maître. »
« Ah oui, » a-t-il dit en s’approchant. « Mais cet “intérêt” pourrait être interprété comme du harcèlement. Mon client est un homme respectable. »
Il a baissé la voix. « Toute tentative d’inspection non justifiée, surtout dans ses parties privatives, sera considérée comme une violation de propriété et donnera lieu à des poursuites. »
Ses yeux ont rencontré les siens, sans ciller. « Vous ne voulez pas risquer votre carrière pour une gamine à problèmes, n’est-ce pas ? »
Élodie a senti une vague de colère monter. La menace était claire, le message limpide. Elle s’est tue, mais son regard a renvoyé un défi silencieux.
CHAPITRE 5: Les enfants de l’ombre
Le soir même, l’avertissement de Maître Laurent tournait en boucle dans la tête de Camille.
« Je dois savoir ce qui se passe, » ai-je pensé. Les tracts de Moreau rendaient chaque jour plus difficile de retrouver les enfants.
Sous le couvert de l’obscurité, je suis retournée à l’immeuble de la rue du Progrès. La rue était calme, juste le bourdonnement lointain de la circulation parisienne.
Je me suis glissée le long du mur arrière, où se trouvait la cour intérieure. Une faible lueur filtrait d’une fenêtre à l’étage, mais le silence était étrange. Habituellement, le vacarme des enfants résonnait.
Plus je m’approchais, plus je remarquais une lourde grille en fer. Elle menait à une sorte de rampe descendante, cachée derrière des poubelles.
De cette ouverture, un son étouffé, à peine perceptible, m’est parvenu. Des pleurs. Des petits sanglots.
J’ai retenu ma respiration.
Je me suis accroupie, tentant de voir à travers les barreaux rouillés. La grille était cadenassée de l’extérieur par un gros cadenas.
Les plaintes venaient clairement de là, d’en bas. Une odeur âcre de moisi et d’humidité remontait.
Les enfants n’étaient plus dans les appartements du haut. Moreau les avait déplacés.
Il les avait enfermés dans la cave.
CHAPITRE 6: Le marché de la peur
Deux jours plus tard, la sonnette a retenti chez tante Sylvie. Je suis allée ouvrir.
M. Moreau était là, sur le pas de la porte. Il ne souriait pas.
« Bonjour, Camille, » a-t-il dit. Son regard était suffisant.
Tante Sylvie est apparue derrière moi, essuyant ses mains sur son tablier. Ses yeux se sont agrandis en voyant l’homme. La dette de loyer qu’elle avait pour un vieux logement, bien avant que j’arrive, était une épée de Damoclès.
« M. Moreau, » a dit tante Sylvie, sa voix tendue.
« Sylvie, » a-t-il répondu, sur un ton mielleux. « Je suis venu faire une proposition. »
Il a sorti une feuille de son portefeuille. « Je suis prêt à oublier la petite dette que vous avez envers moi. Ces douze mille euros. »
Tante Sylvie a plissé les yeux. Douze mille euros, c’était une fortune pour elle.
« En échange, » a continué Moreau, « Camille signera une déclaration. Un simple papier où elle se rétracte. Elle admettra avoir menti sur toute l’histoire, et je retirerai ma plainte pour vol. »
Il m’a regardée. « C’est un nouveau départ pour tout le monde. Vous pourrez rester ici tranquille, sans aucune poursuite. »
Le silence a pesé lourd. Le visage de tante Sylvie s’est froissé. Elle a regardé le papier, puis mon visage, puis le sol.
Je l’ai sentie hésiter. C’était un fardeau énorme, cette dette.
« Jamais, » ai-je dit, ma voix tremblante mais ferme. « Je ne signerai jamais un mensonge. »
Moreau a haussé un sourcil. Le sourire suffisant est revenu sur ses lèvres. « Comme vous voulez. Mais n’oubliez pas, Camille. L’argent, c’est puissant. »
Il est parti sans un mot de plus, laissant derrière lui une atmosphère lourde de détresse.
CHAPITRE 7: Les mots d’un innocent
Élodie Blanchard avait besoin d’informations. Elle avait réussi à organiser une rencontre informelle avec Lucas, le petit frère de Camille, sous la supervision de tante Sylvie.
Ils étaient assis dans un petit café du quartier, Lucas sirotant un chocolat chaud et dessinant des bonshommes sur une serviette en papier.
Élodie lui a posé des questions simples sur son quotidien à l’immeuble.
« Et où est-ce que tu jouais quand tu étais là-bas ? » a-t-elle demandé gentiment.
Lucas a levé les yeux de son dessin. « Dans le couloir, devant la porte en fer. »
« La porte en fer ? » a répété Élodie, l’air de rien.
« Oui, elle est grande, » a dit Lucas. « M. Moreau la ferme de l’extérieur. Quand la chaudière fume et fait du bruit. »
Ses petits doigts ont pointé vers le bas de la page. « Quand ça sent le plastique brûlé. Il dit qu’il faut pas ouvrir. »
Le cœur d’Élodie a raté un battement. Elle a posé sa tasse de café, le liquide se balançant à peine.
La chaudière. La porte en fer. L’odeur de plastique brûlé. Fermée de l’extérieur.
Les mots d’un enfant, dits avec une candeur absolue, venaient de peindre une image glaçante.
Plus qu’une simple cave. Un lieu où on enfermait des enfants quand les choses tournaient mal, quand la situation devenait dangereuse. Un piège.
Elle a regardé Lucas, qui avait repris son dessin, totalement inconscient de l’impact de ses paroles.
CHAPITRE 8: Franchir la ligne rouge
Les mots de Lucas résonnaient dans la tête d’Élodie. Une chaudière défectueuse. Des enfants enfermés. La preuve que Moreau dissimulait bien plus que des logements illégaux.
Elle a essayé d’obtenir un mandat d’inspection en urgence. Les procédures administratives étaient longues, les requêtes devaient passer par plusieurs bureaux, obtenir des signatures.
« Madame, sans preuves solides d’un danger imminent, on ne peut pas forcer un notaire à nous donner les clés, » lui a dit son supérieur.
Le notaire Laurent avait bien fait son travail de dissuasion.
Mais Élodie savait que le danger était imminent. Elle ne pouvait pas attendre. Pas avec des enfants potentiellement en danger.
Ce soir-là, après des heures de réflexion, Élodie a pris une décision qui pourrait lui coûter sa carrière.
Elle est retournée à l’adresse du cabinet de gestion de Moreau. Une façade banale, des bureaux vides à cette heure tardive.
Avec une détermination froide, elle a repéré le boîtier d’alarme. Elle avait une formation technique de base. Quelques minutes de travail acharné avec des outils empruntés.
Le clic du verrou a résonné dans le silence de la nuit. Elle a ouvert la porte d’entrée, le cœur battant, et s’est glissée à l’intérieur.
Sa lampe torche a balayé l’obscurité des couloirs. Elle cherchait un registre. Des plans. N’importe quoi qui pourrait révéler l’accès à cette cave cachée.
CHAPITRE 9: Les faux certificats
Dans le cabinet de gestion de Moreau, l’air était lourd d’encre et de poussière. Élodie a fouillé méthodiquement. Elle a trouvé un petit bureau dissimulé, verrouillé.
Elle a forcé la serrure avec un pic, ses mains agiles malgré le stress.
À l’intérieur, dans une armoire métallique, elle a trouvé ce qu’elle cherchait. Pas des plans, pas directement. Des dossiers, des liasses de papier épais.
Chacun portait le nom de l’immeuble de la rue du Progrès. Et des descriptions d’« unités de stockage » en sous-sol.
À côté de ces descriptions anodines, des « attestations de conformité ». Des documents officiels certifiant que ces « stockages » respectaient les normes de sécurité et d’habitabilité.
Et au bas de chaque document, une signature. Celle de Maître Julien Laurent.
Élodie a sorti une liasse de documents. Entre deux certificats, elle a trouvé de petits reçus manuscrits. Des montants. « Versement fonds spéciaux. »
2 500 € par mois. Régulièrement. Des « frais de conseil » à Maître Laurent.
Le choc l’a frappée de plein fouet. Le notaire corrompu ne se contentait pas d’intimider. Il avait activement participé à la fraude, certifiant de faux logements sans fenêtre ni ventilation comme étant habitables.
Il ne s’agissait pas d’une simple omission. C’était une conspiration organisée.
CHAPITRE 10: Le mensonge du compte bancaire
Les documents et les informations d’Élodie sont remontés jusqu’au Capitaine Antoine Renard. L’officier de police, initialement sceptique, a commencé à revoir son jugement sur Camille.
Il a rouvert le dossier de plainte de Moreau pour vol.
Moreau avait déclaré que 3 800 € en espèces avaient été volés dans un tiroir de son bureau. Il avait fourni un relevé bancaire comme preuve qu’il avait bien retiré cette somme.
Mais en examinant les transactions plus en détail, le Capitaine Renard a froncé les sourcils.
Le retrait de 3 800 € était bien là, daté du 15 mai.
Et le 16 mai, la veille même de sa plainte contre Camille, une autre transaction apparaissait : un virement interne de 3 800 € depuis le compte professionnel de Moreau vers son compte personnel.
La somme n’avait jamais disparu. Elle avait simplement été déplacée, d’une poche à l’autre.
Moreau n’avait pas été volé. Il avait simulé un vol pour justifier la disparition de l’argent et accuser Camille.
Un mensonge prémédité. Le Capitaine Renard a fermé le dossier, le claquant sur le bureau. Son opinion sur Henri Moreau venait de changer radicalement.
« Cet homme est un escroc, » a-t-il murmuré.
CHAPITRE 11: Le transfert nocturne
Les rumeurs circulent vite à Saint-Denis. Henri Moreau, grâce à une de ses connaissances au commissariat, a appris que les choses tournaient mal pour lui.
Une inspection. Des questions sur le notaire Laurent. Le dossier de vol rouvert.
Il ne pouvait pas se permettre de se faire prendre avec des enfants enfermés dans sa cave.
Dans la nuit, j’étais devant la fenêtre de ma chambre chez tante Sylvie. L’anxiété me rongeait. Je ne pouvais pas dormir.
J’ai vu une silhouette se glisser furtivement dans la cour de l’immeuble. Moreau.
Puis, un grand camion de chantier, une bâche épaisse sur la benne, s’est engagé dans l’impasse sombre derrière l’immeuble. La seule issue d’évacuation de la cave.
Moreau ouvrait la grille de la cave avec des gestes paniqués. J’ai distingué des silhouettes minuscules être poussées vers le camion.
Les enfants. Il les faisait sortir. Pas pour les libérer, mais pour les déplacer, pour effacer les preuves avant l’arrivée de la police.
Mon sang s’est glacé. Il fallait que je fasse quelque chose. Tout de suite.
Je me suis précipitée hors de la maison, mon cœur battant la chamade.
CHAPITRE 12: Le barrage dans l’impasse
J’ai couru à travers les ruelles, le vent fouettant mon visage, l’image des enfants poussés dans le camion en boucle dans ma tête.
Quand je suis arrivée à l’entrée de l’impasse, le camion de Moreau était en train de faire marche arrière, ses pneus crissant sur le gravier. Les feux de recul éclairaient les murs décrépits.
Il était sur le point de s’échapper.
J’ai balayé les environs du regard. À l’angle de la rue, un énorme conteneur à ordures municipal, rempli à ras bord, se tenait là. Lourd, sale, mais stable.
« C’est ma seule chance, » ai-je pensé.
J’ai couru vers le conteneur, mes muscles tendus. J’ai poussé de toutes mes forces. Le métal a grincé sur le bitume, résistant.
J’ai mis tout mon poids, mon corps entier contre la paroi froide et sale. Petit à petit, le conteneur a commencé à bouger.
L’arrière du camion s’approchait de la sortie.
Moreau a jeté un coup d’œil dans son rétroviseur. Il m’a vue. Son visage s’est tordu de rage.
Le conteneur a basculé lourdement, bloquant l’impasse de part en part. Un mur de métal, de déchets et de colère.
Le camion a freiné brusquement. Moreau était piégé.
CHAPITRE 13: Le piège se referme
Les gyrophares bleus et rouges ont transpercé la nuit peu après. Les sirènes ont déchiré le silence de l’impasse.
Le Capitaine Renard et ses équipes sont arrivés. Des policiers en uniforme ont encerclé la zone.
Moreau est sorti de son camion, son visage livide. Il a vu le barrage, la police, et son regard paniqué a balayé l’impasse.
Il n’y avait aucune issue.
Les enfants à l’arrière du camion ont commencé à pleurer plus fort.
« Moreau ! » a crié le Capitaine Renard, sa voix amplifiée par un mégaphone. « Sortez les enfants et mettez-vous à terre ! »
Mais Moreau n’a pas écouté. Il a couru. Pas vers la sortie, mais vers l’entrée de la cave, là où les enfants avaient été enfermés auparavant.
Il a plongé dans le couloir d’accès au sous-sol.
Un bruit de métal lourd a résonné dans l’impasse. La grille en fer de la cave.
Il l’avait verrouillée derrière lui. Il était barricadé.
« Mon Dieu, » ai-je murmuré. Les enfants du camion étaient en sécurité, mais qu’en était-il de ceux qui étaient encore en bas avec lui ?
CHAPITRE 14: Le point de rupture
Les policiers ont encerclé l’entrée de la cave, leurs lampes torches balayant l’obscurité du couloir.
« Monsieur Moreau ! » a hurlé le Capitaine Renard, sa voix résonnant contre le béton. « Ouvrez cette porte ! »
Derrière la lourde grille de fer, le silence était épais, pesant.
Puis, un cri étouffé. Un petit sanglot. Un enfant.
Les policiers se sont tus, écoutant. Il y avait bien des enfants enfermés à l’intérieur.
« Nous savons que les enfants sont là ! » a repris Renard. « Ne faites pas de folie ! Donnez-nous les clés ! »
Moreau a enfin répondu, sa voix déformée, pleine de rage. « Je n’ouvrirai pas ! Vous n’aurez rien ! »
Un policier a tenté de forcer la grille. Le métal a à peine bougé. Le cadenas était solide.
J’étais là, à quelques mètres, le souffle court, mon cœur cognant à mes tempes. Je pouvais entendre les pleurs des enfants, faibles, à travers l’épaisseur du mur.
Le négociateur de la police s’est avancé, sa voix calme et posée.
Mais avant qu’il ne puisse prononcer le premier mot, un son étrange a commencé à monter du sous-sol. Un bourdonnement. Un craquement.
CHAPITRE 15: Le souffle du brasier
Un sifflement aigu a traversé l’air, suivi d’un cliquetis métallique. Le bourdonnement est devenu un vrombissement.
En une fraction de seconde, une lueur orange a éclaté derrière la grille.
Puis, une détonation assourdissante a fait trembler le sol sous nos pieds. Un souffle violent a soufflé la poussière et les débris.
La lourde porte blindée de la cave a été projetée en avant, défoncée, ses charnières arrachées. Le couloir s’est instantanément rempli d’une fumée noire et âcre, piquante, qui a aveuglé tout le monde.
Des cris. Des alertes. « Feu ! Feu ! »
Les policiers ont reculé, toussant, les yeux brûlés. L’odeur du plastique brûlé, du métal fondu, a envahi l’air.
C’était la chaudière. La chaudière que Lucas avait mentionnée. Le système électrique clandestin avait surchargé.
Les flammes commençaient à lécher les murs du couloir.
Au milieu du chaos, je n’ai pensé qu’à une chose. Lucas. Était-il à l’intérieur ?
CHAPITRE 16: La fin des illusions
Les pompiers sont arrivés en urgence, leurs sirènes déchirant ce qui restait de la nuit. Ils ont déployé des lances, des masques à oxygène.
Moreau a été traîné hors du sous-sol par les policiers. Il était couvert de suie, toussant, mais conscient. Des menottes ont claqué autour de ses poignets.
Il hurlait des injures, se débattant, son regard toujours aussi haineux.
Les pompiers se sont engouffrés dans les entrailles du bâtiment, combattant les flammes et la fumée dense.
Quelques minutes interminables plus tard, une silhouette minuscule a été portée hors du brasier.
Lucas.
Son corps était inerte dans les bras d’un pompier, son visage noirci par la suie, une légère trace de sang à l’oreille.
Il ne bougeait pas. Ses poumons n’avaient pas supporté l’inhalation de la fumée toxique.
Je me suis effondrée, les jambes coupées, les larmes coulant sur mes joues.
À l’hôpital, des heures plus tard, le médecin a parlé doucement. « L’anoxie cérébrale… trop longue exposition. »
« Les dommages sont irréversibles, » a-t-il conclu, les yeux baissés.
Mon petit frère.
CHAPITRE 17: Trois jours plus tard
Trois jours plus tard, l’hôpital de Bobigny sentait l’antiseptique et le désespoir. Les lumières fluo des couloirs donnaient une teinte blafarde à tout.
J’étais assise sur une chaise en plastique, fixant la porte de la chambre de Lucas.
Mon téléphone a vibré. C’était tante Sylvie.
« Camille ? » Sa voix était hésitante.
« Oui, tante, » ai-je dit, ma propre voix était un souffle.
« Les nouvelles sont tombées, » a-t-elle murmuré. « Moreau a été inculpé. Pour homicide involontaire, séquestration de mineurs, escroquerie. Et Maître Laurent… il a été radié du barreau. Il est aussi arrêté. »
Elle a fait une pause. « C’est fini, Camille. Ils vont payer. »
J’ai écouté ses mots, mais ils n’avaient aucun sens. Aucune substance.
Je n’ai pas répondu. J’ai simplement raccroché.
Moreau et Laurent allaient payer. La justice avait fait son travail. Mais cela n’avait aucun impact sur la pièce stérile derrière cette porte, sur le corps immobile de mon petit frère.
Les menottes aux poignets de Moreau ne rendront jamais le rire à mon petit frère. La loi a rendu son verdict, mais nous sommes les seuls à porter la peine.
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