CHAPTER 1: Le voile de velours vert
Part 1
Mon ami de toujours, Julien Gautier, répétait depuis des semaines que la grossesse de ma belle-fille cachait une infidélité honteuse dans notre vieux manoir familial de Ker-Aven.
À soixante-douze ans, épuisé par ses murmures incessants et la détresse de mon fils Antoine, j’ai fini par céder au doute et je suis entré dans la chambre obscure.
Au lit, Mathilde, enceinte de sept mois, gisait prostrée sous une lourde couverture de velours vert qu’elle refusait catégoriquement de retirer.
Pris d’une colère incontrôlable, j’ai empoigné le tissu vert et je l’ai arraché d’un coup sec devant mon fils stupéfait.
Ce que mes yeux ont découvert sous ce drap n’était pas la preuve d’une trahison, mais un cauchemar de chair et de sang que personne n’aurait pu imaginer.
Le lourd velours vert est tombé en un tas froissé sur le parquet ciré, libérant l’air lourd qui s’était accumulé en dessous. Un froid glacial m’a saisi, comme si l’absence soudaine du tissu avait ouvert une porte sur l’hiver.
La lumière blafarde qui filtrait à travers les rideaux tirés de la chambre a révélé une scène qui a tordu mon estomac. Mathilde n’était pas vêtue d’une chemise de nuit légère, mais d’une sorte de robe de coton fin et déchiré. Son ventre arrondi de sept mois était le seul tissu visible qui n’avait pas été violé.
Le reste de sa peau était à vif.
Des lignes rouges et violettes zébraient ses bras, ses jambes, son torse. Elles n’étaient pas le fruit d’une simple égratignure. Elles formaient des motifs géométriques, des symboles étranges gravés avec une précision terrifiante.
Certaines entailles semblaient vieilles de plusieurs jours, cicatrisant en un réseau de fines rides. D’autres, plus sombres, laissaient perler de petites gouttes de sang frais, des traces d’un supplice récent. Une odeur métallique, celle du fer et du désinfectant, flottait dans la pièce.
Mathilde a gémi. Elle a essayé de ramener ses bras pour couvrir sa peau martyrisée, ses yeux emplis d’une honte et d’une douleur insupportables. Ses pupilles dilatées me suppliaient, mais ses lèvres sont restées closes.
Antoine, immobile à mes côtés, a lâché un hoquet étouffé.
Son visage, pâle un instant auparavant, est devenu verdâtre. Il a posé une main tremblante sur sa bouche, incapable de respirer.
Ce n’était pas l’image d’une femme infidèle que j’avais sous les yeux. C’était celle d’une victime, marquée et brisée par une souffrance qui dépassait l’entendement.
Ma colère s’est éteinte, remplacée par une horreur glaciale et une culpabilité insoutenable. J’avais arraché sa dernière protection. J’avais exposé sa blessure au monde, à son mari, à moi-même.
“Mathilde…” ai-je murmuré, ma voix étranglée.
Elle a détourné le regard, ses larmes silencieuses traçant des chemins brillants sur ses joues.
Antoine a chancelé, s’appuyant contre le cadre de la porte. Il a posé ses yeux vacillants sur les motifs de sang, puis sur moi.
“Qu’est-ce que… qu’est-ce qui s’est passé ?” a-t-il bégayé, sa voix à peine audible.
Le choc nous a figés tous les deux. Nous n’avons pas bougé, notre regard rivé sur Mathilde, qui semblait prête à disparaître dans le matelas sous elle.
Un bruit léger a rompu le silence. Le craquement du parquet juste derrière nous.
Je me suis retourné d’un coup, mon cœur battant la chamade.
Julien Gautier se tenait là, dans l’embrasure de la porte.
Il n’avait plus son air inquiet, ni sa fausse compassion. Un sourire mince, presque satisfait, étirait ses lèvres. Un sourire froid, qui ne montait pas jusqu’à ses yeux.
Dans sa main droite, il tenait un petit couteau.
La lame était fine et incurvée, luisante dans la pénombre. Des symboles étranges, minuscules, étaient gravés sur son manche d’argent, des motifs qui résonnaient étrangement avec ceux qui lacéraient le corps de ma belle-fille.
Le sang sur la pointe de la lame n’avait pas encore séché.
Part 2
“Julien,” ai-je hurlé, ma voix brisée par l’incrédulité et la rage. Le couteau sanglant, les marques sur Mathilde… Tout s’est assemblé en un instant terrifiant. “Qu’as-tu fait ? Par tous les saints, qu’as-tu fait à ma belle-fille ?”
Son sourire ne s’est pas estompé. Ses yeux, d’habitude si chaleureux et familiers, étaient froids, étrangers.
“Je l’ai purifiée, Henri,” a-t-il répondu d’une voix calme, presque pédagogique. “Le manoir de Ker-Aven est ancien. Des choses très anciennes s’y nichent. Un démon s’est attaché à elle, à votre lignée. Je l’ai forcée à le rejeter, à le repousser avant qu’il n’entre dans l’enfant.”
Antoine, qui avait réussi à se relever, a vacillé en entendant ces mots. Ses yeux écarquillés ont glissé de Mathilde à Julien, puis vers le sol, comme s’il tentait d’éviter une vérité insoutenable.
“Purifier… ? Les gouttes…” a-t-il murmuré, sa voix se brisant. Une horreur muette a envahi son visage, le tordant. “Les gouttes que tu me donnais… pour qu’elle ‘se repose’…”
Il a porté les mains à sa tête, comme pour contenir le tumulte de ses pensées. “Mon Dieu… Je l’ai… je l’ai droguée… C’est moi qui l’ai mise dans cet état…” Il s’est effondré sur ses genoux, des sanglots rauques secouant tout son corps. La réalisation le frappait de plein fouet, une culpabilité monstrueuse qu’il ne pouvait plus ignorer.
Je me suis approché de Julien, la fureur bouillonnant à nouveau en moi. “Tu es un monstre ! Un malade ! J’appelle la gendarmerie. Tu vas payer pour ça, Julien. Je ferai tout pour que tu pourrisses en prison !”
Il m’a regardé droit dans les yeux, sans la moindre peur. Son sourire s’est fait plus appuyé, presque moqueur.
“La gendarmerie ? Vraiment, Henri ?” a-t-il ricané doucement. “Et qu’est-ce qu’ils diront des dettes du manoir ? Des hypothèques secrètes que vous avez contractées ? Des papiers que vous avez signés sans les lire, poussé par les soucis financiers ?”
Son regard s’est fait perçant. “Et n’oublions pas votre cher fils, Antoine. Le bon mari qui a drogué sa femme enceinte pendant des mois sur les conseils d’un ami. Vous croyez qu’ils ne vont pas tout fouiller ? Que votre famille sortira indemne de tout ça, Henri ? Vous qui êtes si fier de votre nom et de votre honneur…”
CHAPITRE 2: Les murmures sous le plancher
Les sirènes de la gendarmerie de Quimper ont déchiré le silence de l’allée des chênes peu après six heures du matin.
Deux officiers ont gravi le grand escalier en pierre, leur carnet à la main, pour constater les blessures de Mathilde.
Julien Gautier n’a pas cherché à s’enfuir. Il s’est tenu droit au milieu du couloir, les bras croisés sur son manteau de laine sombre.
Au moment où l’adjudant franchissait le seuil de la chambre, un grincement sourd a fait vibrer les lattes du plancher.
Un liquide noirâtre et poisseux s’est mis à couler le long des moulures du plafond, gouttant directement sur le velours vert étalé au sol.
“Cet immeuble s’effondre ou quoi ?” a demandé le jeune gendarme en levant les yeux, sa torche éclairant la tache sombre.
Julien a posé une main calme sur l’encadrement de la porte.
“Ce n’est pas la maison qui s’effondre,” a dit Julien d’une voix posée. “C’est la terre de Ker-Aven qui rejette cette femme et son fardeau.”
L’adjudant a marqué un temps d’arrêt, déstabilisé par l’assurance de mon ancien ami.
J’ai vu l’hésitation traverser le regard du gendarme, hésitant entre un crime de sang et une folie collective.
“Ne l’écoutez pas !” ai-je crié en désignant la lame d’argent posée sur la table de chevet. “Regardez les entailles sur les jambes de ma belle-fille !”
Julien m’a fixé sans ciller, un léger sourire aux coins des lèvres.
“Fouille la pièce, Martin,” a ordonné l’adjudant à son collègue, mais sa voix manquait soudainement de certitude.
CHAPITRE 3: La fiole du somnifère
Pendant que les gendarmes escortaient Mathilde vers l’ambulance, je me suis rendu dans l’atelier d’ébénisterie de mon fils Antoine.
L’odeur de sciure fraîche ne parvenait pas à masquer un parfum amer et chimique qui stagnait près du bureau.
En fouillant dans le deuxième tiroir sous les rabots, mes doigts ont heurté un flacon en verre brun sans étiquette commerciale.
La bouteille était encore à moitié pleine d’un liquide sirupeux à base d’opium fort, strictement interdit à la vente libre.
Antoine est entré à ce moment-là, le visage pâle et les yeux rougis par les larmes.
“C’est Julien qui me la donnait,” a murmuré Antoine en s’effondrant sur son établi.
“Tu lui administrais ça ?” ai-je demandé, la voix étranglée par la colère.
“Trois gouttes dans son thé chaque soir,” a-t-il avoué en se cachant le visage. “Julien me jurait que c’était un remède ancien pour apaiser ses crises somnambuliques.”
“Il te vendait ce poison ?”
“Cent cinquante euros le flacon,” a répondu mon fils. “Ça dure depuis quatre-vingt-dix jours. Je croyais la protéger, papa.”
J’ai refermé le tiroir d’un coup sec, comprenant l’ampleur du piège. Mon propre fils avait été transformé en complice aveugle de la torture de sa femme.
CHAPITRE 4: Les titres d’archives falsifiés
À dix heures du matin, je me suis rendu à l’étude notariale de Maître Émile Laval, au centre-ville de Quimper.
Le vieux notaire m’a reçu dans son bureau tapissé de cuir, poussant nerveusement ses lunettes sur son nez.
“Je viens consulter le registre des créances de Ker-Aven,” ai-je dit en posant mes mains à plat sur son bureau.
Maître Laval a hésité, puis a sorti un dossier cartonné d’un coffre encastré.
La dernière page portait la signature maladroite d’Antoine, datée de six mois plus tôt.
Il s’agissait d’une vente de créance hypothécaire de quatre-vingt-cinq mille euros cédée directement à Julien Gautier.
“Antoine n’avait aucun droit de signer ceci sans mon accord d’usufruitier,” ai-je déclaré en relisant le document.
“Julien a présenté des procurations en règle, Henri,” a balbutié Maître Laval sans croiser mon regard.
“Vous avez falsifié les titres d’archives pour lui faciliter la saisie du domaine,” ai-je dit en désignant le sceau falsifié.
Le notaire a rangé le dossier dans un geste brusque, ses mains tremblant visiblement.
Julien ne cherchait pas seulement à détruire l’esprit de Mathilde. Il organisait le vol méthodique de tout notre patrimoine ancestral.
CHAPITRE 5: La transgression du Dr Bernard
Au centre hospitalier de Quimper, le docteur Édouard Bernard m’a fait signe d’entrer dans son bureau de médecine légale.
Sur le négatoscope, six clichés radiologiques révélaient les tissus musculaires des cuisses et du dos de Mathilde.
“Ce ne sont pas des blessures ordinaires, Henri,” a dit le médecin en désignant des ombres régulières dans la chair.
“Que voulez-vous dire ?”
“Chaque entaille suit un tracé précis, répété exactement aux mêmes intervalles depuis sept mois,” a-t-il expliqué.
Le docteur Bernard a attrapé un tampon officiel et a scellé un pli confidentiel destiné au parquet.
“Ma hiérarchie m’interdit de transmettre ces pièces sans commission rogatoire,” a précisé le légiste en fermant son dossier. “Et le Conseil de l’Ordre peut me radier pour cette fuite.”
“Pourquoi prenez-vous ce risque ?” ai-je demandé.
“Parce que ce que j’ai vu sur ce corps relève de la barbarie rituelle du dix-septième siècle,” a répondu le Dr Bernard.
Il a glissé l’enveloppe dans mon manteau en ajoutant : “Portez ceci directement au procureur de la République. Sans passer par la gendarmerie.”
CHAPITRE 6: La confession de la victime
Je suis monté au troisième étage de l’hôpital, où deux policiers gardaient la chambre de Mathilde.
Ma belle-fille était assise sur son lit, un verre d’eau entre ses mains tremblantes, les yeux fixés sur la fenêtre.
“Mathilde,” ai-je murmuré en m’asseyant sur la chaise d’invité. “Tu peux tout me dire maintenant.”
Elle a frissonné, vérifiant que la porte était bien close avant de parler.
“Chaque nuit, quand la boisson d’Antoine m’engourdissait les membres, la porte s’ouvrait,” a-t-elle commencé d’une voix éteinte.
“Julien entrait ?”
“Il apportait sa lame d’argent et une bougie de suif,” a dit Mathilde en serrant ses draps. “Il gravait ces marques en me répétant que c’était le seul moyen de garder l’ombre hors du bébé.”
“Pourquoi n’as-tu rien dit à Antoine ?”
Mathilde a levé vers moi des yeux remplis d’une terreur absolue.
“Julien m’a juré que si je prononçais un seul mot, l’entité du bas de la maison couperait la gorge d’Antoine pendant son sommeil.”
Elle s’est mise à pleurer sans bruit, protégeant son ventre arrondi de ses deux bras.
“J’ai accepté la douleur pour que mon mari reste en vie,” a-t-elle ajouté.
CHAPITRE 7: La fuite du notaire
À quatorze heures, deux véhicules de gendarmerie se sont garés en urgence devant l’étude de Maître Laval.
J’accompagnais les enquêteurs munis du mandat remis par le parquet de Quimper.
Dans le bureau du fond, le notaire était debout devant une broyeuse à papier qui ronronnait à plein régime.
Des bandes de documents financiers de 2018 jonchaient déjà le sol en moquette verte.
“Arrêtez tout !” a crié le capitaine en se jetant sur la machine pour débrancher la prise murale.
Maître Laval s’est laissé tomber sur son fauteuil, le visage ruisselant de sueur.
“C’est Julien qui m’a forcé !” s’est écrié le notaire avant même qu’on ne lui lise ses droits.
“Combien avez-vous touché pour signer les actes de saisie ?” a demandé le capitaine en ramassant un registre à demi détruit.
“Douze pour cent,” a avoué Laval en sanglotant. “Douze pour cent sur toutes les transactions et les reliques vendues sous le manteau.”
Les menottes ont claqué sur les poignets du notaire sous les yeux des employés stupéfaits.
Le premier maillon du réseau financier de Julien venait de céder.
CHAPITRE 8: Le retour de la gouvernante
Alors que la nouvelle de l’arrestation du notaire se répandait, une femme âgée s’est présentée à l’accueil du commissariat central.
Elle portait un vieil imperméable usé et tenait sous son bras un cahier à couverture de toile noire.
C’était Élodie Morel, l’ancienne gouvernante du manoir de Ker-Aven, disparue subitement il y a quinze ans.
“Je sais ce que Julien fait à cette jeune femme,” a déclaré Élodie d’une voix ferme devant le lieutenant d’assurance.
Elle a posé le cahier noir sur le comptoir en bois.
“C’est le journal de bord que j’ai tenu en 2008,” a-t-elle dit. “La première femme de Julien, Hélène, n’est pas morte d’une crise cardiaque.”
J’ai m’approché de la table pour écouter son récit.
“Ses jambes et son abdomen étaient recouverts des mêmes marques sanglantes,” a poursuivi Élodie. “J’ai eu peur et j’ai fui. Mais ma conscience me brûle depuis quinze ans.”
Le lieutenant a immédiatement ouvert le registre pour consigner cette déposition capitale.
Julien n’en était pas à son premier essai : il répétait un rituel macabre interrompu quinze ans plus tôt.
CHAPITRE 9: La plainte du procureur
Julien Gautier a tenté une contre-attaque juridique dès le lendemain matin.
Son avocat a déposé un recours en référé devant le Conseil régional de l’Ordre des médecins contre le Dr Bernard.
Il réclamait l’annulation immédiate des clichés radiologiques pour violation grave du secret médical et vice de procédure.
J’étais présent dans le hall du palais de justice lorsque le procureur de la République est sorti de son bureau.
“Maître,” a dit le procureur en s’adressant à l’avocat de Julien. “Vos requêtes d’annulation sont caduques.”
“Sur quelle base légale ?” a rétorqué le conseil de Julien.
Le procureur a brandi un document scellé du sceau rouge du tribunal.
“Je viens de signer un mandat d’arrêt à effet immédiat contre Julien Gautier,” a annoncé le magistrat d’une voix glaciale.
“Pour quels motifs ?”
“Tortures, actes de barbarie sur personne vulnérable et extorsion de fonds en bande organisée,” a répondu le procureur.
L’avocat de la défense s’est tu, comprenant que la manœuvre visant à faire taire le médecin avait échoué.
CHAPITRE 10: La cellule sous l’antiquaire
À seize heures, la brigade de recherche a enfoncé la porte arrière de la boutique d’antiquités de Julien, rue Kéréon.
Je suis resté derrière le cordon de sécurité avec le capitaine de gendarmerie.
Derrière un meuble breton à double fond, les enquêteurs ont découvert un escalier en colimaçon descendant dans les fondations du bâtiment.
Au sous-sol, une pièce voûtée sans fenêtre abritait un autel de pierre sombre.
Sur la table en granit se trouvaient des flacons contenant des résidus organiques desséchés et des rognures d’ongles provenant de quatre victimes différentes.
Un registre relié en cuir de porc reposait au centre de l’autel.
“Regardez la date des premières entrées,” a murmuré le technicien de la scène de crime.
Le livre comptabilisait exactement quarante-deux rituels pratiqués au manoir de Ker-Aven au cours des trois dernières décennies.
“C’est un laboratoire d’emprise méthodique,” a déclaré le capitaine en prenant des photographies haute résolution.
Chaque marque gravée sur Mathilde correspondait à une ligne numérotée dans le registre secret de l’antiquaire.
CHAPITRE 11: L’interrogatoire glacial
Installé dans le bureau du juge d’instruction, Julien conservait une posture impeccable malgré les menottes.
Le juge a étalé devant lui les clichés de l’autel et le registre saisi rue Kéréon.
“Reconnaissez-vous être l’auteur de ces mutilations sur Mathilde Mercier ?” a demandé le magistrat.
Julien a ajusté sa veste de laine sans manifester la moindre émotion.
“Je ne nie pas les actes physiques,” a répondu Julien d’un ton d’une neutralité désarmante.
“Vous avouez donc la torture ?”
“Vous ne comprenez rien à la mécanique de cette terre,” a dit Julien en fixant le juge. “Si vous me retirez du manoir, vous brisez le seul verrou qui retient l’esprit de Ker-Aven.”
Le juge d’instruction a poussé un soupir d’exaspération.
“Vos élucubrations ésotériques n’ont aucune valeur juridique,” a tranché le magistrat en signant le placement en détention provisoire.
Julien a tourné la tête vers moi, présent au fond de la pièce, et m’a adressé un regard empreint d’une pitié troublante.
CHAPITRE 12: La tempête sur le Palais
Le lendemain à quatorze heures, le fourgon cellulaire devait transférer Julien vers la maison d’arrêt de Brest.
Au moment précis où les garde-chiourmes ouvraient les portes blindées dans la cour intérieure du palais de justice, le ciel de Quimper est devenu noir corbeau.
Une chute brutale de température a fait geler l’eau des caniveaux en l’espace de trois minutes.
Toutes les ampoules du bâtiment administratif se sont éteintes simultanément dans un claquement sec.
Une panne d’électricité totale a plongé le palais de justice dans une obscurité complète pendant exactement quarante-deux minutes.
Des hurlements aigus, semblables à des cris d’oiseaux marins agonisants, ont résonné dans les conduits d’aération de la pièce d’attente.
“Restez tous groupés !” a crié le chef d’escorte en dégainant son arme de service.
Au centre du couloir sombre, Julien restait immobile, riant doucement dans le noir.
Quand les groupes électrogènes de secours se sont enfin déclenchés, les vitres blindées de la rotonde étaient toutes fissurées de l’intérieur.
CHAPITRE 13: Le réveil du manoir
Resté seul au manoir de Ker-Aven pour garder le domaine familial, mon fils Antoine m’a appelé à dix-neuf heures, la voix brisée par la panique.
Je suis revenu en hâte sur les lieux pour constater le phénomène.
Dans le grand salon, la température était descendue à moins quatre degrés alors que les cheminées brûlaient à plein régime.
Le thermomètre mural en cuivre affichait une baisse constante malgré l’absence de tout courant d’air extérieur.
Soudain, sous nos yeux, la bannière de velours vert suspendue au-dessus de la cheminée s’est enflammée d’un coup.
Une flamme violette et sans fumée a dévoré le tissu en quelques secondes sans laisser la moindre pincée de cendres sur le parquet.
“Papa, qu’est-ce qui se passe ?” s’est écrié Antoine en se cramponnant à mon bras.
Sur le mur mis à nu derrière la bannière, une fissure en forme de symbole rituel s’est ouverte, laissant s’échapper une odeur de vase et de souffre.
J’ai repensé aux avertissements de Julien dans le bureau du juge.
Une terreur froide m’a traversé l’échine en réalisant que les menoces de mon ancien ami n’étaient peut-être pas uniquement de la folie.
CHAPITRE 14: Les preuves du procureur
Le procureur de la République a bouclé son acte d’accusation deux semaines plus tard, produisant un document complet de cent vingt pages.
Le dossier judiciaire s’appuyait uniquement sur des faits matériels incontestables et vérifiables.
Les relevés bancaires prouvant les virements de quatre-vingt-cinq mille euros, les flacons de sédatifs et les témoignages médicaux formaient la base de l’accusation.
Toute mention relative aux phénomènes paranormaux ou aux rituels occultes avait été rigoureusement éliminée de l’acte définitif.
“La justice traite des crimes d’hommes contre d’autres hommes,” m’a expliqué le procureur dans son bureau. “Pas de superstitions locales.”
“Mais ce qui se passe au manoir…” ai-je tenté d’intervenir.
“Julien Gautier est un manipulateur cynique qui a utilisé la peur pour asservir votre famille,” a coupé le magistrat.
Le procès aux Assises a été fixé à la session du mois suivant.
La machine judiciaire avançait avec une précision implacable, aveugle aux signes invisibles qui continuaient de multiplier les failles dans les murs de Ker-Aven.
CHAPITRE 15: La veillée du procès
La veille de l’ouverture des débats devant la Cour d’assises de Quimper, Mathilde a été prise de violentes douleurs abdominales.
Les médecins de la maternité ont confirmé que le travail commençait avec deux semaines d’avance sur le terme prévu.
“Je dois aller témoigner demain matin, Henri,” a dit Mathilde depuis son lit d’hôpital, le visage moite de sueur.
“Tu dois rester allongée,” ai-je répondu en lui serrant la main. “Antoine et moi serons là pour parler en ton nom.”
“Non,” a-t-elle insisté en contractant ses doigts sur mon poignet. “Il faut que le jury voie ce qu’il a fait. Il faut qu’il soit enfermé pour toujours.”
Dehors, des rafales de vent d’ouest balayaient les toits de la ville, arrachant les ardoises du palais de justice.
Je savais que le moment de vérité approchait pour notre famille.
J’étais prêt à tout pour obtenir la condamnation exemplaire de Julien, persuadé que sa mise sous les verrous mettrait fin à notre cauchemar.
CHAPITRE 16: L’ouverture de la Cour d’Assises
La grande salle de la Cour d’assises de Quimper était comble pour l’ouverture de l’audience à neuf heures.
Julien Gautier a pris place dans le box des accusés, encadré par trois gendarmes armés.
Il portait un costume noir impeccablement repassé et conservait une posture droite, son regard balayant la foule sans la moindre inquiétude.
Lorsque nos regards se sont croisés, il a esquissé un léger sourire énigmatique qui m’a glacé le sang.
Au premier rang de l’assistance, Antoine se tenait à mes côtés, les poings serrés sur ses genoux.
Le président de la cour a juré les jurés, puis le greffier a commencé la lecture des chefs d’inculpation.
Au-dehors, malgré l’absence de nuages de pluie, des éclairs lumineux et totalement silencieux déchiraient le ciel au-dessus du dôme du tribunal.
L’atmosphère dans la salle d’audience était devenue si lourde que plusieurs spectateurs ont dû déboutonner leur col pour respirer.
Le procès qui devait détruire mon ancien ami venait de commencer.
CHAPITRE 17: La lecture du verdict et l’effondrement
À dix-sept heures, le procureur s’est levé pour ses réquisitions finales devant une assemblée pétrifiée.
Il a lu d’une voix forte le témoignage écrit d’Élodie Morel, détaillant la mort tragique de la première épouse de Julien en 2008.
Puis il a présenté les registres rituels et les preuves de la complicité du notaire Laval pour démontrer la machination sur quinze années.
Après deux heures de délibération, le jury est revenu en salle avec une réponse affirmative à toutes les questions posées.
“La Cour condamne Julien Gautier à la peine de vingt ans de réclusion criminelle sans peine de sûreté réduite,” a déclamé le président.
Au moment exact où le marteau en bois du juge a frappé la table pour sceller la sentence, un cri strident a retenti au fond de la salle.
Mathilde, arrivée en fauteuil roulant pour l’annonce du verdict, s’est effondrée sur le marbre, prise de contractions de délivrance immédiate.
Au même instant, une masse d’air glacial et sombre s’est détachée du box des accusés.
L’ombre s’est engouffrée à travers la pièce, traversant l’assistance médusée pour s’infiltrer directement dans le ventre de ma belle-fille.
Julien s’est mis à rire aux éclats tandis que les gendarmes plaquaient sa tête contre la vitre du box.
CHAPITRE 18: Les menottes et la naissance
Julien a été entraîné hors de la salle d’audience, enchaîné aux poignets et aux chevilles par quatre agents d’escorte.
En franchissant la porte de sortie des accusés, il s’est retourné une dernière fois vers moi.
“Tu as gagné ton procès, Henri,” a crié Julien dans le couloir. “Mais tu as brisé le sceau !”
Mathilde a été transportée en urgence absolue vers la maternité de l’hôpital de Quimper sous escorte policière.
À vingt-trois heures quatorze exactement, l’équipe médicale a procédé à l’accouchement dans un silence anormal.
Le petit garçon est né sans émettre le moindre cri ou le moindre pleur de nouveau-né.
Lorsque la sage-femme me l’a présenté enveloppé dans un drap blanc, le bébé a ouvert de grands yeux sombres.
Il ne m’a pas regardé comme un nourrisson regarde son grand-père.
Ses yeux anciens et fixes possédaient déjà la même profondeur glaciale que la créature qui hantait les fondations de Ker-Aven.
CHAPITRE 19: La cuisine de Brest
Un an jour pour jour après avoir arraché la couverture de velours vert dans la chambre obscurcie du manoir, ma vie s’est réduite à peu de chose.
J’habite désormais un petit appartement sans charme, au troisième étage d’un immeuble gris du quartier de Recouvrance à Brest.
La pluie battante de cette fin d’après-midi fustige les carreaux de la cuisine étroite où je prépare un café noir.
Le manoir de Ker-Aven a été abandonné, vendu aux enchères publiques par le tribunal pour payer les dettes accumulées.
La porte de la cuisine s’ouvre et mon fils Antoine entre dans la pièce, le visage creusé par des cernes violacées.
Il porte dans ses bras mon petit-fils, âgé d’un an aujourd’hui, un enfant qui n’a jamais poussé un seul pleur et ne dort jamais plus de vingt minutes par nuit.
Antoine pose le petit garçon sur une chaise haute en bois devant la table en formica.
L’enfant plonge son doigt trempé dans son ramequin de lait froid.
Sans me quitter des yeux, le bébé trace machinalement sur la formica le même sigil rituel que Julien gravait autrefois sur les cuisses de Mathilde.
Je contemple la figure géométrique dessinée dans le lait blanc avec une certitude terrifiante.
Julien Gautier purge sa peine de vingt ans dans la prison de haute sécurité de Rennes, exactement comme la justice humaine l’a exigé.
Mais le tortionnaire a eu ce qu’il voulait : en le condamnant par la loi, nous avons détruit le seul sorcier qui savait maintenir le démon enchaîné sous le manoir.
Nous avons gagné devant les juges et célébré la victoire de la vérité, mais en regardant le berceau ce matin, j’ai compris que nous avions ouvert la porte de l’enfer.
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