Depuis trois semaines, ma femme Lucie reste prostrée dans notre lit sous une épaisse couverture bleue.

CHAPTER 1: Sous le poids du tissu bleu

Part 1

Depuis trois semaines, ma femme Lucie reste prostrée dans notre lit sous une épaisse couverture bleue.

Elle prétend vivre une grossesse difficile à sept mois de terme, mais elle refuse catégoriquement de quitter cette pièce.

Ce matin, j’ai reçu un avis d’expulsion immédiat pour ma maison familiale.

Toutes mes économies de toute une vie ont disparu de mes comptes en banque.

Quand j’ai voulu soulever la couverture pour comprendre ce qu’elle me cachait, elle m’a menacé avec des ciseaux.

Le vent hurlait comme un esprit en colère, secouant les vieux pins tout autour du chalet. La neige s’amoncelait, d’un blanc irréprochable et trompeur, devant la porte d’entrée. Chaque bourrasque semblait murmurer des promesses de catastrophe.

Je venais de traverser la vallée à toute vitesse, le cœur lourd et les mains serrées sur le volant. L’odeur du diesel, mélange familier de mon entreprise de transport, n’avait jamais paru aussi amère.

L’avis de saisie des comptes de la société, collé sur le pare-brise de mon camion, était encore enroulé dans ma main moite. Il m’avait frappé comme un coup de poing.

Huitante-cinq mille euros. Évaporés.

Je me suis frayé un chemin dans l’allée gelée, ma veste de montagne déjà recouverte d’une fine couche de poudreuse. Le silence glacial de la maison m’a accueilli, plus pesant encore que le froid extérieur.

Chaque pas sur le parquet craquant résonnait dans le vide. Les radiateurs étaient à peine tièdes, la température ambiante flirtant avec le zéro. Lucie devait avoir coupé le chauffage. Encore.

J’ai retiré mes bottes à contrecœur, les laissant dégouliner sur le paillasson. Une vague de fatigue, mêlée à une anxiété lancinante, m’a envahi.

J’ai traversé le salon plongé dans une pénombre étrange. Les rideaux étaient tirés, coupant la lumière douce du crépuscule.

La porte de notre chambre était entrouverte, une fente sombre dans le couloir.

Un souffle chaud s’en est échappé, lourd et vicié, imprégné d’une odeur de sueur et d’air confiné. Ce n’était pas le réconfort que j’espérais trouver.

Je l’ai poussée doucement. La pièce était presque entièrement dans le noir, seule une mince lame de lumière s’échappait du rideau mal ajusté.

Lucie était là, recroquevillée sous l’épaisse couverture bleue, celle que j’avais offerte à Élodie pour ses dix-huit ans. Mon estomac s’est noué.

C’était la couverture préférée de ma sœur, celle qu’elle traînait partout, même quand elle se moquait de “sa doudou”, comme elle l’appelait en rigolant. Je l’avais retrouvée pliée dans la chambre d’amis après son décès et Lucie l’avait aussitôt adoptée.

J’ai respiré profondément, essayant de me calmer. Le gel mordait mes doigts, mais je n’arrivais pas à sentir le bout de mes orteils.

J’ai chuchoté son nom.

“Lucie ?”

Aucune réponse. Seul le crépitement lointain du poêle dans la cuisine, que j’avais dû allumer avant de partir, répondait à mon appel.

Je me suis approché du lit, les semelles de mes chaussettes s’enfonçant silencieusement dans le tapis épais. J’ai posé ma main sur le bord du matelas.

Le tissu de la couverture était rêche sous mes doigts.

“Lucie, on a un problème. Un gros problème.”

J’ai attendu, retenant mon souffle. Le silence était assourdissant, brisé seulement par le sifflement du vent contre les vitres.

Une voix rauque, à peine audible, s’est élevée de sous la couverture.

“Laisse-moi tranquille, Julian.”

Je me suis agenouillé à côté du lit, la peur me mordant le ventre.

“Je ne peux pas te laisser tranquille. Il y a un avis d’expulsion. Et les comptes de la boîte sont vides.”

Le monticule sous la couverture n’a pas bougé.

“Tu me stresses, Julian. Tu vas faire du mal au bébé.”

La même rengaine depuis trois semaines. Le même chantage émotionnel.

“Lucie, je dois comprendre. Qu’est-ce qui se passe avec les comptes ? Et l’avis, qui l’a envoyé ?”

J’ai tendu une main hésitante vers l’amas de tissu, voulant caresser son épaule pour la rassurer. Ou peut-être me rassurer moi-même.

Mes doigts ont effleuré le bord de la couverture. Juste en dessous, ses jambes étaient fines. Trop fines.

Pas de gonflement, pas d’œdème, rien de ce qui accompagne une grossesse à sept mois. Mon regard s’est attardé, incrédule. Il n’y avait aucun des signes visibles que j’avais lus dans les magazines, ou que j’avais vus chez d’autres femmes enceintes.

J’ai froncé les sourcils, une alarme sourde commençant à retentir dans ma tête.

C’était… anormal.

J’ai osé un peu plus, déplaçant délicatement le tissu pour poser ma paume sur son ventre. Doucement, avec une infinie prudence.

Mon cœur s’est emballé.

Sous la couverture, sous le tissu de son pyjama, je n’ai pas senti la rondeur douce et malléable d’un ventre de femme enceinte.

Mes doigts ont heurté quelque chose de dur.

De froid.

Une structure rigide. Métallique.

C’était là, juste sous ma main, cachée par la douceur de la couverture d’Élodie, froide et inerte.

Part 2

Un instant, ma main est restée figée. Ce n’était pas la bosse d’un bébé. C’était… un objet. Rigide, anguleux.

Lucie a poussé un cri strident, un son qui m’a glacé le sang. Elle a repoussé ma main avec une force inattendue.

« NE ME TOUCHE PAS ! » a-t-elle hurlé, sa voix transformée, étrangement dure.

Elle s’est redressée légèrement sous la couverture, ses yeux brillant d’une lueur que je ne lui connaissais pas.

« Si tu t’approches encore, Julian, j’appelle les autorités. Je dirai que tu me menaces. »

Elle respirait lourdement, sa poitrine se soulevant sous le tissu bleu.

« Tu me stresses ! Tu vas faire du mal à *notre* enfant avec tes histoires d’argent et tes questions. Après tout ce que j’ai enduré avec la mort d’Élodie… Tu n’as donc aucune pitié ? »

Le mot « notre » résonnait faux dans l’air froid. Sa référence à Élodie, sortie de nulle part, était une tentative évidente de me manipuler.

J’ai reculé, abasourdi. Mon cerveau peinait à assimiler l’agression, la menace directe. Lucie, ma Lucie, celle qui semblait si fragile, si dépendante.

Le sifflement du vent, à présent, me paraissait moins menaçant que le silence de Lucie, tapie sous sa couverture.

J’ai quitté la chambre sans un mot, le cœur battant à tout rompre. L’objet sous la couverture… Qu’était-ce ? Et ces ciseaux ?

Je suis descendu les escaliers, les pieds engourdis. L’obscurité du rez-de-chaussée était oppressante.

Mon regard a été attiré par une faible lueur sous la porte du garage. J’avais laissé la lumière allumée en partant, mais ce n’était pas ça.

En m’approchant, j’ai vu une enveloppe épaisse glissée sous le battant, avec l’entête du notaire Dupuis. Maître Thierry Dupuis, l’homme qui s’était occupé des papiers d’Élodie.

J’ai ramassé la lettre, le papier froid entre mes doigts. L’enveloppe n’était pas scellée.

En la dépliant, mes yeux ont parcouru les lignes froides et impersonnelles.

« Objet : Mise en demeure – Libération des lieux sous 24 heures. »

Vingt-quatre heures.

Mes créances non honorées.

La lettre décrivait avec précision les montants impayés, les articles de loi. Et les détails qui ont suivi m’ont glacé le sang bien plus que le froid ambiant.

CHAPITRE 2: Les comptes du silence

Le cabinet de Maître Thierry Dupuis sentait le papier sec et le cuir ancien. Derrière son grand bureau en chêne, le notaire me fixait sans le moindre cillement.

“C’est impossible, Maître,” ai-je dit en posant les paumes à plat sur le bois verni. “Je n’ai jamais signé cet acte de cession.”

Le notaire a ajusté ses lunettes dorées d’un geste lent et méticuleux.

Il a fait glisser un dossier cartonné vers moi. À l’intérieur, vingt-quatre actes officiels portaient tous mon nom, paraphés page après page avec une précision chirurgicale.

“La totalité des parts du chalet de votre famille a été cédée,” a déclaré Maître Dupuis d’une voix monotone. “Votre signature est enregistrée et validée depuis trois mois.”

Mon regard s’est arrêté sur la dernière page. La courbe du ‘J’ et la boucle finale de mon nom étaient parfaites, mais la date correspondait au jour exact de l’enterrement de ma sœur Élodie.

“Vous saviez que j’étais au cimetière ce jour-là,” ai-je murmuré, la gorge serrée. “Vous y étiez aussi.”

“La loi ne s’occupe pas des sentiments, Monsieur Moreau,” a répondu le notaire en refermant brutalement le dossier. “Une créance non honorée de cent cinquante-cinq mille euros pèse sur ce bien. Vous devez libérer les lieux.”

J’ai attrapé le rebord du bureau, le sang battant dans mes tempes. Ma propre écriture avait été imitée sur plus de vingt documents officiels à mon insu, droit sous le toit où je dormais chaque nuit.

CHAPITRE 3: L’ombre sur la vallée

La neige commençait à tomber à gros flocons quand je suis arrivé au dépôt de mon entreprise de transport. Laurent Bertrand, mon associé, triait des factures dans son bureau sans chauffage.

Il a levé des yeux fatigués vers moi dès que la porte a claqué.

“Julian,” a dit Laurent en posant ses dossiers. “La banque vient de rejeter tous nos virements pour le carburant.”

“Combien reste-t-il sur le compte professionnel ?” ai-je demandé en m’approchant du poêle éteint.

“Rien,” a répondu Laurent d’une voix sourde. “Quatre-vingt-cinq mille euros ont été transférés la semaine dernière vers une société écran.”

Le sol a semblé se dérober sous mes pieds. C’était Élodie qui gérait toute notre comptabilité avant son fatal accident de voiture sur la route du col, quatre mois plus tôt.

“Qui a eu accès aux identifiants après la mort de ma sœur ?” ai-je demandé.

“Lucie,” a avoué Laurent en baissant les yeux. “Elle m’a dit que tu lui avais donné les clés de gestion pour t’épargner du stress pendant ton deuil.”

Je n’avais jamais donné le moindre mot de passe à ma femme.

L’image de Lucie, prostrée sous cette épaisse couverture bleue au chalet et refusant toute visite, a pris un contour soudainement menaçant dans mon esprit.

CHAPITRE 4: Le revenant de la tempête

Le vent hurlait contre la façade du chalet lorsque je suis rentré. Dans l’obscurité du porche, une ombre masculine rôdait près des stères de bois.

Je me suis glissé sans bruit derrière l’individu et je l’ai plaqué violemment contre le bardage en mélèze.

“Ne tire pas !” a hurlé l’homme, la voix tremblante d’une terreur pure.

La clarté de la lune a éclairé son visage blême sous sa capuche trempée. C’était Maxime Vasseur, l’ancien fiancé de Lucie avec qui elle avait rompu brusquement trois ans plus tôt.

“Qu’est-ce que tu fais chez moi ?” ai-je craché en le maintenant fermement par le col de son blouson.

“Elle va te détruire comme elle m’a détruit dans l’Isère !” a articulé Maxime, les dents claquant sous le froid. “Lucie n’a jamais été enceinte de toi, Julian !”

Un frisson glacial m’a traversé l’échine.

“De quoi tu parles ?” ai-je demandé en resserrant ma prise.

“Elle utilise toujours le même piège,” a soufflé Maxime en écarquillant des yeux affolés. “Elle s’isole, elle simule une grossesse à risque pour bloquer tout accès physique, et elle vide les comptes avant de disparaître sous une autre identité !”

CHAPITRE 5: La trappe financière

Maxime a tiré une enveloppe étanche de sa poche intérieure et me l’a tendue d’une main tremblante.

“Regarde ça,” a-t-il dit. “Ce sont les relevés confidentiels de la banque suisse de ta sœur.”

J’ai déplié le papier sous la lumière de ma lampe de poche. Cent quatre-vingt-cinq mille euros avaient été transférés du compte personnel d’Élodie à vingt-trois heures douze, la nuit même où sa voiture a basculé dans le ravin.

L’heure du virement précédait de seulement quinze minutes l’appel des secours.

Soudain, un claquement sec a retenti à l’extérieur. Toutes les lumières du chalet s’extinguèrent d’un coup, nous plongeant dans une obscurité totale.

Au premier étage, des coups frénétiques ont commencé à frapper le plancher de bois juste au-dessus de nos têtes.

C’était Lucie.

“Julian !” a hurlé ma femme depuis la chambre. “Julian, il y a quelqu’un dehors ! Viens vite !”

“Ne monte pas,” a chuchoté Maxime en attrapant mon bras. “C’est un piège.”

J’ai repoussé la main de Maxime et je m’apprêtai à franchir le seuil de la maison plongée dans le noir.

CHAPITRE 6: Le piège du froid

J’ai gravi les marches en bois de l’escalier à tâtons, mon cœur battant la chamade dans ma poitrine.

La chambre était plongée dans une pénombre glaciale. Lucie était assise au milieu du grand lit, toujours drapée jusqu’au menton dans l’intense tissu bleu.

“Julian !” s’est-elle écriée en tendant des mains tremblantes vers moi. “Quelqu’un a coupé les câbles électriques dehors ! On veut s’en prendre à notre bébé !”

Je suis resté debout au pied du lit, refusant de faire un pas de plus vers elle.

“Maxime Vasseur est en bas,” ai-je dit d’une voix neutre.

Le visage de Lucie s’est décomposé une fraction de seconde avant de retrouver une expression d’intense détresse.

“Ce fou nous traque depuis des mois,” a-t-elle gémi en se serrant sous sa couverture. “Il veut te manipuler parce qu’il n’a jamais accepté que je le quitte. Chasse-le, Julian ! Fais-le pour ton enfant !”

Son ton était si convaincant, si plein de larmes et de dévotion, que le doute a failli m’ensevelir à nouveau. Elle jouait avec ma douleur de la perte d’Élodie comme un musicien avec son instrument.

“Je vais régler ça,” ai-je simplement répondu avant de faire demi-tour.

CHAPITRE 7: Les pièces du puzzle sanglant

Au lieu de descendre voir Maxime, je suis descendu directement par la trappe qui menait à la sous-station électrique dans la cave.

L’air y était saturé d’une odeur de poussière et de terre humide. Avec ma lampe de poche, j’ai éclairé le boîtier général.

Les gros câbles d’alimentation en cuivre n’avaient pas été arrachés par la tempête. Ils avaient été sectionnés net à l’aide d’une pince coupante professionnelle.

Au pied du compteur, un petit objet brilla sur le sol en béton brut.

Je me suis baissé pour le ramasser. C’était un bouton en nacre ciselée, entouré d’un fil d’argent rompu.

Je connaissais ce bouton par cœur. C’était exactement celui du long manteau d’hiver de Lucie, celui qu’elle prétendaient ne plus pouvoir porter depuis des mois à cause de son ventre arrondi.

Elle était descendue ici elle-même quelques minutes avant mon arrivée pour couper la lumière et le chauffage.

Elle n’était pas alitée. Elle n’était pas sans défense. Elle orchestrait chaque seconde de ce cauchemar.

CHAPITRE 8: Le témoignage maudit

Je suis sorti dans la remise à bois où Maxime s’était abrité du vent glacial. Il claquait des dents, adossé contre des bûches de pin.

“Regarde ça,” a dit Maxime en extirpant un claque-folio plastifié caché sous un tas de briques.

Il m’a tendu une impression papier haute définition. C’était une photo prise par un radar de chantier automatique installé sur la route départementale, datée du soir du drame d’Élodie à vingt-deux heures quarante-cinq.

Sur le cliché, les phares d’une berline noire éclairaient la plaque d’immatriculation de la petite citadine de ma sœur.

La berline noire appartenait à Lucie.

“Elle la suivait de tellement près qu’elle la poussait vers le bord de la falaise,” a dit Maxime d’une voix cassée. “Je le sais parce que j’étais sur le siège passager, Julian. Lucie m’a menacé de m’accuser de complicité si je parlais à la gendarmerie.”

Mes doigts se sont crispés sur le papier au point de le déchirer.

“Elle a tué Élodie,” ai-je soufflé, la voix étranglée par une rage pure.

“Elle voulait le registre comptable que ta sœur gardait sur elle,” a confirmé Maxime. “Élodie avait découvert l’existence du compte offshore.”

CHAPITRE 9: Le venin dans l’eau

De retour dans la cuisine principale, j’ai rallumé un réchaud à gaz de camping pour faire chauffer un bol de soupe. Mes mains ne tremblaient plus. Une froideur absolue avait remplacé ma détresse.

Je suis remonté dans la chambre avec un plateau portant le bol chaud et un grand verre d’eau claire.

“Tu dois être épuisée,” ai-je dit en posant le plateau sur la table de nuit.

Lucie m’a observé avec attention, cherchant le moindre signe de suspicion dans mon regard. J’ai affiché le visage d’un homme brisé mais soumis.

“Merci, mon amour,” a-t-elle murmuré d’une voix adoucie. “Tu as chassé cet homme ?”

“Il est parti dans la tempête,” ai-je menti en me tournant vers la vitre recouverte de givre pour régler le rideau.

Dans le reflet sombre de la vitre enneigée, j’ai vu la main de Lucie sortir brusquement de sous la couverture bleue. Elle a tiré une petite fiole en verre de sa poche et a versé trois gouttes d’un liquide incolore dans mon verre d’eau.

Elle a ensuite rapidement remis le flacon sous son oreiller.

“Bois un peu d’eau, Julian,” a-t-elle dit d’une voix suave en se rallongeant. “Tu as l’air si fatigué.”

J’ai fixé le verre où de minuscules bulles montaient à la surface.

“Je n’ai pas soif,” ai-je répondu en reposant le verre intact.

CHAPITRE 10: La cicatrice sous le drap

Vers deux heures du matin, la respiration de Lucie s’est faite lourde et régulière. Elle feignait de dormir pour m’inciter à relâcher ma vigilance.

Je me suis approché du lit sans faire le moindre bruit, pieds nus sur le parquet glacé.

Mon cœur battait à un rythme frénétique. J’ai saisi délicatement le bord inférieur de l’épaisse couverture bleue, au niveau de ses jambes.

Lucie n’a pas bougé.

J’ai soulevé doucement le tissu sur quelques centimètres. La lune offrait juste assez de clarté pour éclairer sa cuisse gauche dénudée.

Une longue cicatrice chirurgicale violette, encore bordée de points de suture récents, barrait sa chair de haut en bas.

Cette blessure correspondait exactement au rapport d’autopsie d’Élodie, qui mentionnait un choc latéral violent entre deux véhicules avant que la voiture de ma sœur ne bascule dans le vide.

Lucie avait percuté la voiture d’Élodie avec sa propre berline, s’blessant elle-même lors de l’impact avant de camoufler son véhicule endommagé.

Un frisson de dégoût pur m’a parcouru la colonne vertébrale. Tout n’était qu’une immense comédie sanglante.

CHAPITRE 11: L’étau du notaire

À sept heures du matin, les phares puissants de deux véhicules tout-terrain ont balayé les murs du salon.

La porte d’entrée a été défoncée sans sommation. Maître Thierry Dupuis est entré, encadré par deux vigiles privés taillés comme des armoires à glace, portant des insignes de sécurité privée.

“Monsieur Moreau,” a déclaré le notaire en secouant la neige de son parca. “L’avis d’expulsion est immédiatement exécutoire. Vous devez quitter les lieux.”

“La tempête fait rage dehors !” ai-je crié en m’interposant dans l’entrée. “Vous n’avez aucun droit d’agir ainsi !”

“Votre entreprise de transport a été déclarée en liquidation judiciaire frauduleuse ce matin même à huit heures,” a rétorqué Dupuis avec un sourire froid. “Vous êtes personnellement insolvable et poursuivi pour banqueroute.”

Les deux vigiles ont fait un pas vers moi, leurs poings fermés.

“Tous vos avoirs sont gelés,” a ajouté le notaire. “Vous n’avez plus rien. Ce chalet appartient désormais à la société de gestion Immobilière des Alpes.”

Lucie a surgi en haut de l’escalier, toujours enveloppée dans sa couverture bleue, feignant la panique totale devant les hommes armés.

“Julian, fais ce qu’ils disent !” a-t-elle hurlé. “Ne prends pas de risques pour de l’argent !”

Elle voulait que je sois expulsé manu militari pour pouvoir récupérer le trésor caché dans la maison avec la complicité du notaire.

CHAPITRE 12: L’irruption de la vérité

Soudain, un fracas de verre brisé a retenti au premier étage.

Maxime Vasseur venait de défoncer la porte-fenêtre du balcon de la chambre à coucher avec un piolet de sécurité. Il est apparu dans l’encadrement, le visage maculé de neige et de sang.

“Bande de monstres !” a hurlé Maxime en désignant Lucie et le notaire.

Il a tiré un objet massif de sa veste et l’a projeté de toutes ses forces sur le lit de Lucie.

Une lourde bague de chevalière en or massif a roulé sur le tissu bleu, laissant une traînée de sang séché sur l’étoffe.

C’était la chevalière de ma sœur Élodie, qu’elle ne retirait jamais de son doigt.

“Je l’ai trouvée cachée sous la roue de secours de ta voiture, Lucie !” a crié Maxime, les yeux injectés de sang. “Tu lui as arrachée du doigt pendant qu’elle étouffait dans son propre sang au fond du ravin !”

Le notaire Dupuis a blêmi instantanément. Les deux vigiles se sont arrêtés net, se regardant avec une hésitation manifeste.

“Il ment !” a hurlé Lucie, sa voix brisant soudainement son ton de victime pour devenir aiguë et hystérique. “Expulsez-les tous les deux !”

Maxime a fait demi-tour et s’est jeté à travers la balustrade enneigée du balcon pour fuir les vigiles qui s’élançaient vers lui.

Les gardes du notaire, comprenant qu’ils mettaient les pieds dans une affaire de meurtre, ont refusé d’obéir aux ordres de Dupuis et ont rebroussé chemin vers la sortie.

Le notaire a pris la fuite à leur suite, me laissant seul dans la maison avec mon épouse.

CHAPITRE 13: La chute du masque

J’ai gravi les marches de l’escalier une à une. Arrivé sur le palier, j’ai refermé la lourde porte en chêne de la chambre et j’ai tourné la clé dans la serrure.

Dehors, le vent soufflait à plus de cent kilomètres par heure, faisant craquer la charpente du chalet comme un navire en perdition.

Lucie était debout près du lit. Elle ne jouait plus la comédie. Ses yeux noirs me fixaient avec une haine pure et tranchante.

Elle tenait toujours la couverture bleue serrée contre sa poitrine, le tissu maculé par la marque de sang de la bague d’Élodie.

“Tu penses être plus intelligent que moi, Julian ?” a-t-elle dit d’une voix glaciale, débarrassée de toute trémolo. “Tu n’es qu’un idiot de montagnard aveuglé par le deuil.”

“Où est l’argent d’Élodie ?” ai-je demandé, ma voix étrangement calme.

“Il est là où tu ne le toucheras jamais,” a-t-elle répondu en esquissant un sourire cruel. “Ta sœur a voulu jouer les héroïnes en découvrant mes transferts. Elle a fini au fond d’un trou d’eau gelée.”

Le silence qui a suivi cette déclaration était plus lourd que la tempête qui secouait les vitres.

CHAPITRE 14: Le secret sous la couverture

Dans un mouvement brusque, je m’en suis approché et j’ai empoigné la couverture bleue de mes deux mains.

Lucie a poussé un cri de rage et a tenté de me griffer le visage, mais j’ai tiré de toutes mes forces vers le bas.

Le tissu en laine bleue s’est déchiré dans un grand fracas.

Le vêtement est tombé au sol, révélant la vérité.

Lucie ne portait aucun ventre rond. Un corset rigide en cuir noir et métal entourait son buste, maintenant une prothèse en silicone creuse.

L’intérieur de la prothèse était bourré à craquer de liasses de billets de banque de cinq cents euros et d’obligations au porteur appartenant à la société de ma sœur.

Des dizaines de titres financiers volés s’en échappaient et se sont répandus sur le plancher.

Lucie a éclaté d’un rire démentiel, un rire qui faisait froid dans le dos.

“Elle a supplié !” a crié Lucie en me sautant aux yeux. “Elle a supplié pendant dix longues minutes au fond du ravin avant de s’éteindre ! Et tu sais ce qu’elle m’a dit ? Elle m’a suppliée de t’épargner, toi !”

CHAPITRE 15: Le dernier souffle du chalet

La rage m’a submergé. Je l’ai repoussée brutalement, mais Lucie s’est rétablie avec une agilité surprenante.

Elle a plongé sa main sous l’oreiller et en a sorti un poinçon de notaire en acier tranchant, une arme acérée de vingt centimètres.

Elle s’est jetée sur moi en visant ma gorge.

Le métal a effleuré ma joue, me coupant la chair. Je lui ai attrapé le poignet et nous avons roulé sur le sol dans un choc d’une violence inouïe.

Les billets volés volaient autour de nous dans le courant d’air glacé apporté par la fenêtre brisée du balcon.

Lucie se battait avec la force du désespoir, griffant, mordant, cherchant à m’enfoncer le poinçon dans l’œil.

Je lui ai tordu le bras pour lui faire lâcher l’arme. Le poinçon est tombé et a glissé sur le parquet vers l’extérieur.

Lucie a reculé brusquement en direction de la baie vitrée brisée qui donnait sur le balcon enneigé.

“C’est à moi !” a-t-elle hurlé en tentant de ramasser les titres financiers emportés par le vent. “Tout cet argent est à moi !”

Elle a fait un pas de trop en arrière sur les dalles de pierre recouvertes d’une couche de verglas translucide.

La rambarde en bois, fragilisée par le gel et par l’impact du piolet de Maxime quelques minutes plus tôt, a cédé sous son poids dans un grand craquement.

Lucie a perdu l’équilibre vers l’arrière.

J’ai plongé vers elle. Mes doigts ont touché le tissu bleu qu’elle tenait encore cramponné à sa taille.

“Julian !” a-t-elle crié, une terreur absolue se lisant enfin dans ses yeux.

J’ai tendu le bras de toutes mes forces pour la retenir, mais le tissu glissant a échappé à ma prise.

Lucie a basculé dans le vide nocturne, emportée dans l’abîme du ravin.

Son cri s’est éteint brusquement, englouti par le rugissement de la tempête.

CHAPITRE 16: L’aube sur les décombres

Le lendemain matin, le calme était revenu sur les Alpes.

Le soleil se levait sur un ciel d’un bleu d’acier, limpide et glacial. La tempête avait cessé, laissant la vallée ensevelie sous un manteau de neige fraîche et immaculée.

Je me tenais seul sur le balcon détruit du chalet.

Mes mains étaient engourdies par le gel. Dans ma paume droite, je serrais la bague de chevalière d’Élodie. Le sang de ma sœur avait fini par sécher complètement sous mon empreinte.

Cent mètres plus bas, au fond du ravin rocheux, une forme sombre dépassait à peine de la poudreuse fraîche.

Les gyrophares bleus des équipes de secours et de la gendarmerie commençaient à teinter la neige au bas de la montagne.

Mon entreprise était détruite. Mes comptes étaient vides. Ma maison familiale appartenait à des escrocs. Ma sœur était morte, et l’femme que j’avais aimée n’était qu’un monstre sans âme.

Il ne me restait plus rien. Aucun argent, aucun foyer, aucun avenir à reconstruire.

Je suis resté là, debout dans le froid mordant de l’aube, à regarder le soleil éclairer les sommets environnants.

La neige recouvre les ruines de mon existence, mais aucune tempête ne pourra jamais effacer le silence glacial que tu m’as laissé.