“Mon oncle Henri a posé le contrat de cession de mes 30 % de parts sociales au milieu du plat de service, entre la viande et la carafe de vin.”

CHAPTER 1: Le Banquet des Foncenex.

Part 1

“Mon oncle Henri a posé le contrat de cession de mes 30 % de parts sociales au milieu du plat de service, entre la viande et la carafe de vin.”

“Mon mari Julien m’a tordu le poignet sous la nappe en murmurant que si je ne signais pas avant la fin du dîner de famille, je n’atteindrais jamais mon huitième mois de grossesse.”

“Quand j’ai refusé, Julien a renversé brusquement la soupière de bouillabaisse, renversant les décorations et dévoilant un sachet de comprimés dissimulé sous le chemin de table.”

“C’est à cet instant précis que mon frère Antoine est intervenu.”

La grande salle à manger du domaine Foncenex, à Marseille, brillait sous les chandeliers de cristal. C’était le genre de splendeur discrète que seuls des siècles de pouvoir et de richesse pouvaient offrir.

Le dîner familial battait son plein. Neuf membres du clan Foncenex étaient attablés, chacun à sa place désignée, sous les portraits des ancêtres aux regards austères.

L’odeur riche de la bouillabaisse, fraîchement servie, emplissait l’air, se mêlant à celle du sel marin et des pins parasols venant de la mer.

Mon oncle Henri, le patriarche actuel, avait les yeux rivés sur moi. Son visage, habituellement impassible, trahissait une impatience à peine contenue.

J’étais assise à sa droite, mon ventre rond de sept mois écrasé contre la table en bois massif. Chaque mouvement était un effort, chaque respiration une gêne.

Henri avait placé le contrat, un document sobre et menaçant, directement sur le plat de service, entre le gigot d’agneau et la carafe de rosé. Un détail grotesque au milieu de la solennité.

Il avait choisi son moment, le milieu du repas, quand l’alcool détendait les langues et ramollissait les volontés.

Mon mari Julien était à ma gauche. Sa main avait glissé sous la nappe en soie et s’était refermée sur mon poignet.

Sa prise était ferme, douloureuse. Une menace silencieuse, habituelle.

Je sentais les os craquer sous ses doigts, mais un sourire forcé restait figé sur mes lèvres. La façade était cruciale, surtout lors de ces banquets.

Le murmure de Julien était presque inaudible, noyé par le tintement des verres et les éclats de rire polis de ma tante Denise.

“Signe, Camille,” avait-il soufflé. “Si tu ne signes pas avant la fin du dîner, tu n’atteindras jamais ton huitième mois de grossesse.”

Ses mots étaient un poignard acéré, planté dans mon ventre.

Je n’osais pas le regarder. Mon regard était fixé sur le contrat, sur ces 30 % de parts sociales de *Foncenex Transit*. Mon héritage, celui de mon père. L’avenir de mon enfant.

Je serrai les dents. La douleur dans mon poignet s’intensifiait, mais une rage froide commençait à monter en moi.

Le silence d’Henri à l’autre bout de la table était pesant. Il attendait. Il savait ce qui se passait sous la nappe. Il l’avait orchestré.

Ma mère, Éléonore, assise en face, semblait absorbée par sa conversation avec le doyen du clan, Marc-Antoine. Elle ne voyait rien, ou feignait de ne rien voir.

J’ai essayé de retirer mon poignet, un mouvement presque imperceptible. Un refus silencieux, mais clair.

La main de Julien s’est resserrée encore plus. Une expression de fureur a traversé son visage.

Il a tiré brusquement sur la nappe, juste assez pour déséquilibrer la soupière de bouillabaisse. Un mouvement d’une violence calculée.

Le lourd récipient a basculé, s’écrasant sur la table avec un bruit assourdissant.

Des cris d’étonnement ont fusé. La soupe orange, riche et odorante, a jailli partout, éclaboussant la nappe immaculée, les assiettes de porcelaine et les chemises de soie des invités.

Mon oncle Henri a poussé un soupir exaspéré, plus préoccupé par la salissure que par l’incident lui-même.

Les bougies vacillaient, les fleurs tombaient. Le chaos a été total pendant quelques secondes, le temps que le poisson et les légumes glissent de la table.

Dans le sillage de la catastrophe, au milieu des débris, un petit sachet en plastique transparent est apparu. Il avait été dissimulé sous le chemin de table brodé, juste à côté de mon assiette.

Le contenu du sachet était blanc, une douzaine de petits comprimés ronds.

C’est à cet instant précis que mon frère Antoine, qui venait d’entrer dans la pièce, s’est arrêté net dans l’embrasure de la porte, son regard fixant le sachet de comprimés dévoilé au milieu du désastre.

Part 2

Le silence est tombé, plus lourd que le bruit de la vaisselle brisée. Un silence glaçant qui a remplacé le brouhaha précédent, pesant sur chacun des convives. Le doyen Marc-Antoine avait les sourcils froncés.

Maman, Éléonore, a été la première à réagir. Ancienne directrice de clinique, elle avait un instinct pour les urgences. Ses yeux, d’habitude si calmes et réservés, s’étaient écarquillés d’une compréhension soudaine et aiguë.

Elle s’est penchée, ses doigts fins et tremblants ramassant avec précaution le petit sachet transparent sur la nappe maculée de bouillabaisse. Elle l’a ouvert sans hésiter, a versé les pilules blanches dans sa paume pour les examiner.

Un petit soupir, empli d’horreur, lui a échappé.

“Quetiapine,” a-t-elle murmuré, sa voix à peine audible, comme si le mot lui brûlait la langue. “200 milligrammes. Mon Dieu… Camille…”

Mon sang s’est glacé dans mes veines. Je connaissais le nom de ce neuroleptique. C’était un médicament puissant, souvent prescrit pour des troubles psychiatriques graves. Mais je n’avais jamais pris ça de ma vie.

Éléonore s’est tournée vers moi, son visage pâle comme la porcelaine brisée, un mélange poignant de peur, de confusion et d’une terrible accusation dans son regard.

“C’est mortel pour une femme enceinte au troisième trimestre, Camille,” a-t-elle ajouté, sa voix se brisant en sanglots. “Ceci provoque des hémorragies utérines massives et… et c’est quasi-fatal pour l’enfant.”

Chaque mot résonnait comme un coup de marteau dans la pièce. L’air a semblé se figer, dense et irrespirable. Tous les regards étaient désormais rivés sur moi, puis sur le sachet, comme si j’étais devenue une sorcière maléfique.

Une sueur froide a perlé sur mon front. J’ai senti mon ventre se contracter. Je voulais hurler, nier cette absurdité, me défendre, mais ma gorge était sèche, mes mots inexistants.

C’est à cet instant qu’Henri a brisé le silence. Sa voix, glaciale et posée, a traversé la pièce.

Il s’est levé lentement de sa chaise, le regard balayant les visages horrifiés de l’assemblée avant de se poser sur moi avec une fausse tristesse. Un masque de compassion parfaitement rodé.

“C’est exactement ce que je craignais,” a-t-il dit d’une voix grave, calculée pour inspirer la pitié. “Camille a toujours été… si fragile. Surtout avec cette grossesse qui la perturbe tant.”

Il a pointé le sachet que ma mère tenait, son doigt tremblant juste assez pour paraître sincère. “Ces pilules… elles ne peuvent provenir que d’elle. Elle les cache sans doute pour gérer son instabilité psychologique prénatale.”

CHAPITRE 2: Le Souffle des Corbeaux

Mon oncle Henri s’est levé doucement, ajustant les revers de sa veste en laine sombre.

Neuf membres du clan Foncenex nous entouraient, figés autour des reflets polis de la grande table en chêne.

“Ma chère famille,” a déclenché Henri, sa voix mesurée résonnant contre les boiseries de la salle à manger. “Ce que vous venez de voir sous cette nappe n’est pas une tentative de meurtre, mais le symptôme d’un drame plus profond.”

Il a désigné le sachet de comprimés de Quetiapine posé près de l’assiette d’Éléonore.

“Camille traverse des troubles psychiatriques graves depuis le début de son troisième trimestre,” a-t-il poursuivi en balayant du regard les cousins et les tantes. “Elle cache ces neuroleptiques lourds dans toute la maison.”

Julien a essuyé la tache de bouillabaisse sur son pantalon sans croiser mon regard.

“Elle met la vie de notre futur héritier en danger,” a ajouté mon mari d’une voix tremblante, feignant la détresse. “Elle a des phases d’hystérie incontrôlables.”

Tante Martine a porté une main à sa bouche en poussant un léger soupir.

“C’est un mensonge,” ai-je dit, la main posée sur mon ventre. “Je n’ai jamais touché à ce produit.”

Henri m’a ignorée et s’est tourné directement vers le doyen Marc-Antoine, assis au bout de la table.

“Pour la sécurité du futur enfant et la stabilité de nos affaires au port, nous devons voter une mise sous tutelle immédiate,” a annoncé Henri avec autorité. “Ses 30 % de parts doivent être gérés par la présidence le temps de sa convalescence.”

Les cousins ont commencé à opiner de la tête, captivés par le ton professoral du patriarche exécutif.

CHAPITRE 3: Les Comptes Mutilés

Je me suis appuyée contre le dossier de ma chaise pour me relever, le souffle court.

“Je vais appeler mon obstétricien et un médecin indépendant,” ai-je déclaré en tirant mon téléphone de ma pochette.

Mon pouce a balayé l’écran.

Aucun service. Les barres de réseau avaient totalement disparu, bloquées par un brouilleur installé dans la propriété.

“Tu ne vas nulle part, Camille,” a murmuré Julien en se rapprochant de moi.

Je suis sortie rapidement de la salle à manger pour rejoindre le petit salon et utiliser la ligne fixe du domaine.

Antoine m’a emboîté le pas et m’a tendu sa propre tablette tactile déjà connectée au réseau Wi-Fi sécurisé du bureau.

“Ne cherche pas la ligne fixe, elle est coupée,” a dit Antoine d’un ton neutre. “Regarde plutôt tes accès bancaires.”

J’ai saisi mes identifiants sur l’application de mon établissement financier.

Un bandeau rouge vif est apparu en travers de mon écran d’accueil.

Mon compte personnel, contenant les 450 000 € d’héritage direct laissé par mon père, affichait un solde indisponible.

Une ordonnance interne au syndicat *Foncenex Transit*, signée le matin même par la main d’Henri, avait gelé l’intégralité de mes avoirs sous prétexte d’incapacité juridique imminente.

CHAPITRE 4: Le Prix du Mariage

Julien est entré brusquement dans le petit salon et a refermé la porte à double tour derrière lui, laissant Antoine dans le couloir.

Sa respiration était saccadée, ses yeux injectés de sang.

“Rends-moi cette tablette et signe ces papiers,” a-t-il ordonné à voix basse.

“Tu voulais m’empoisonner,” ai-je répondu en me reculant contre le buffet en merisier. “Tu voulais tuer notre enfant.”

Julien a lâché un rire sec et sans chaleur.

“Notre enfant ?” a-t-il répété avec mépris. “Tu penses vraiment que j’ai choisi de passer trois ans dans ton lit par amour ?”

Il a attrapé mon bras droit au-dessus du poignet sans me faire mal, mais avec une poigne d’acier.

“Henri m’a recruté pour m’introduire dans ta vie au lendemain de la mort de ton père,” a dit Julien entre ses dents. “C’était une mission rémunérée, Camille. Rien de plus.”

Mon cœur s’est arrêté un instant.

“Chaque câlin, chaque promesse, chaque dîner,” a-t-il continué avec un sourire cruel. “Tout était chiffré. Je devais simplement m’assurer que tes 30 % réintègrent la holding avant la naissance.”

Il a sorti un stylo de sa veste et l’a plaqué contre ma paume.

“Maintenant tu signes, ou la suite sera bien plus douloureuse que quelques gouttes dans ton thé.”

CHAPITRE 5: L’Ombre du Frère

Un coup sec a retenti contre le panneau en bois de la porte.

La serrure a cliqué et la porte s’est ouverte sur mon frère Antoine, calme et immobile.

Julien a reculé d’un pas en rajustant précipitamment sa cravate.

“Ce sont des histoires de couple, Antoine, mêle-toi de tes affaires,” a craché Julien.

Antoine n’a pas répondu à Julien. Il s’est avancé vers moi et m’a tendu un carnet à couverture en cuir noir.

“Je travaille sur les registres de *Foncenex Transit* depuis six mois,” a dit Antoine.

J’ai ouvert le carnet. Les pages étaient couvertes de colonnes de chiffres écrites d’une écriture fine et régulière.

“Qu’est-ce que c’est ?” ai-je demandé.

“Henri ne veut pas tes parts pour protéger le port,” a expliqué Antoine sans quitter Julien des yeux. “Il en a besoin pour masquer un trou massif.”

Mes yeux ont balayé la dernière ligne du bilan comptable.

“Un déficit de 1,8 million d’euros,” a murmuré Antoine. “Henri détourne les caisses du syndicat depuis plus de deux ans pour financer ses investissements personnels à l’étranger.”

Julien est devenu livide.

“Tu racontes n’importe quoi,” a bafouillé mon mari.

“Tes 30 % sont la seule garantie qu’Henri peut offrir à ses créanciers pour éviter un contrôle général du doyen,” a ajouté mon frère.

CHAPITRE 6: La Convocation du Conseil

La voix de l’oncle Henri a résonné depuis la grande salle à manger, coupant notre conversation.

“Antoine ! Julien ! Camille ! Réintégrez la table !”

Nous sommes retournés dans la pièce principale où une atmosphère lourde pesait sur chaque convive.

Henri se tenait debout derrière le fauteuil du doyen Marc-Antoine.

“Marc-Antoine, en tant que chef exécutif, je demande un vote d’urgence du conseil de famille,” a dit Henri à voix haute.

Le doyen de 72 ans a posé ses mains à plat sur la nappe, le visage inexpressif.

“Sur quel motif ?” a demandé le vieux chef du clan.

“Incapacité mentale de ma nièce Camille,” a répondu Henri en pointant un doigt accusateur vers moi. “Elle refuse de céder la gestion de ses parts alors que sa santé psychique s’effondre. Le syndicat maritime ne peut pas dépendre des humeurs d’une femme hystérique.”

Tante Martine a dodiné de la tête en signe d’approbation.

Deux cousins plus jeunes ont murmuré leur accord sous la pression visuelle d’Henri.

“Si le conseil vote la tutelle,” a poursuivi Henri, “je reprends le contrôle de ses votes dès ce soir pour finaliser les contrats du fret maritime.”

Marc-Antoine a balayé la table du regard.

“Quelqu’un s’oppose-t-il à la demande d’Henri ?” a demandé le doyen.

CHAPITRE 7: La Veste du Vestiaire

“Attendez,” a dit Antoine d’une voix parfaitement posée. “J’ai besoin de récupérer mon dossier d’audit dans le vestiaire avant que vous ne votiez.”

Henri a haussé les épaules avec agacement.

“Nous n’avons pas de temps à perdre avec tes papiers, Antoine,” a dit l’oncle.

Antoine a ignoré la remarque et s’est dirigé vers l’entrée où les manteaux des invités étaient suspendus.

En attrapant sa serviette en cuir sur la patère, le coude d’Antoine a heurté la lourde veste en loden d’Henri.

Le vêtement de l’oncle est tombé sur le sol en marbre.

Une enveloppe kraft non fermée a glissé hors de la doublure intérieure de la veste et s’est étalée à terre.

Antoine s’est baissé pour la ramasser.

Un bordereau manuscrit en est sorti partiellement.

Mon frère a jeté un coup d’œil au document. Son regard s’est fige.

C’était une commande manuscrite portant l’en-tête d’un laboratoire clandestin situé dans le quartier de la Joliette à Marseille.

Le document détaillait une fourniture spéciale de Quetiapine concentrée à 200 mg, livrée en petites fioles incassables avec des instructions précises de dilution.

CHAPITRE 8: L’Étau du Bureau

Antoine a dissimulé le papier dans sa veste et est revenu vers le couloir central.

Julien, qui surveillait les mouvements d’Antoine, m’a attrapée brutalement par le coude alors que je traversais le vestibule.

Il m’a poussée sans ménagement vers la porte ouverte du bureau privé de mon père.

“On va régler ça tout de suite,” a sifflé Julien en refermant la porte sur nous deux.

Il a sorti un tampon encreur et le document de cession de parts de sa poche.

“Tu vas poser ton empreinte digitale et ta signature sur ce document,” a-t-il ordonné, la voix tremblante de rage. “Maintenant.”

J’ai reculé jusqu’au coin du bureau, serrant mon ventre contre le rebord du meuble.

“Jamais,” ai-je dit.

Julien a levé sa main droite pour me saisir par le col.

Soudain, la porte du bureau s’est refermée violemment de l’extérieur avec un clac métallique.

Julien s’est précipité sur la poignée et a tiré de toutes ses forces. La porte ne bougeait plus.

Par le verre dépoli de la partie supérieure, j’ai vu la silhouette d’Antoine glisser une lourde barre d’acier décorative entre la poignée et le montant de la porte.

Julien était enfermé dans la pièce avec moi, coupé de tout soutien extérieur.

CHAPITRE 9: La Dette du Casino

“Ouvre cette porte, Antoine !” a hurlé Julien en frappant le bois massif du poing.

Antoine n’a pas répondu. Il a glissé la feuille kraft trouvée dans la veste sous la fente au bas de la porte.

J’ai ramassé le papier au sol.

Au dos de la commande de laboratoire, une annexe manuscrite rédigée et signée de la main d’Henri énonçait les termes exacts d’un accord financier private.

Julien s’est arrêté de frapper et a regardé le document dans mes mains.

Le texte stipulait clairement qu’Henri rachetait la totalité d’une dette de jeu de 280 000 € contractée par Julien auprès d’un casino clandestin du port.

En échange de cet effacement de dette, Julien s’engageait à administrer quotidiennement les doses de Quetiapine à son épouse jusqu’à l’obtention de la signature ou l’arrêt de la grossesse.

“Vingt-quatre mille euros d’acompte déjà versés,” ai-je lu à haute voix, les yeux fixés sur les chiffres.

Julien s’est adossé à la porte fermée, le visage décomposé.

Il n’a pas cherché à nier.

“Henri allait me faire tuer par les Italiens si je n’acceptais pas,” a balbutié Julien, la voix brisée. “Je n’avais pas le choix, Camille.”

CHAPITRE 10: Le Doute du Doyen

Antoine a retiré la barre d’acier et a rouvert la porte du bureau.

“Sortez,” a dit simplement mon frère. “Le conseil attend.”

Nous sommes retournés dans la grande salle à manger. Julien marchait le regard fixé sur le parquet, les bras ballants.

L’oncle Henri affichait un sourire impatient.

“Alors ?” a demandé Henri. “Le conseil peut-il procéder au vote de tutelle ?”

Antoine s’est avancé jusqu’au milieu de la pièce, face au doyen Marc-Antoine.

“Avant de voter sur la santé de ma sœur,” a dit Antoine d’une voix glaciale, “nous devrions aborder le déficit de 1,8 million d’euros sur les dividendes du fret maritime du mois dernier.”

Un silence soudain a envahi la pièce.

Tante Martine a arrêté sa fourchette à mi-chemin de sa bouche.

Le doyen Marc-Antoine s’est lentement redressé dans son fauteuil. Ses yeux sombres se sont plantés dans ceux d’Henri.

“De quel déficit parles-tu, Antoine ?” a demandé le doyen avec une lenteur menaçante.

“Des comptes de la société *Foncenex Transit*,” a répondu Antoine en posant son carnet de notes ouvert devant le vieil homme.

Henri a blanchi, mais a rapidement retrouvé son assurance.

“Ce sont des élucubrations d’un comptable de seconde zone !” s’est écrié Henri.

CHAPITRE 11: Le Rat Fait Front

Marc-Antoine a feuilleté les pages du carnet avec un soin méticuleux.

“Ces chiffres sont très précis, Henri,” a dit le doyen. “Où est passé cet argent ?”

Henri a balayé l’air de la main.

“C’est un montage d’Antoine pour créer la confusion et protéger sa sœur !” a protesté Henri. “Il essaie de me déstabiliser !”

Julien, qui sentait la température de la pièce virer au mortel, a soudainement craqué.

Il a fait deux pas en avant, désignant Henri avec un doigt tremblant.

“C’est lui !” a hurlé Julien, la voix hystérique. “C’est Henri qui a tout organisé !”

La famille s’est figée.

“Julien, tais-toi !” a ordonné Henri, les yeux injectés de colère.

“Non !” a crié mon mari, la sueur coulant sur son front. “Il m’a forcé ! Il a racheté mes 280 000 € de dettes au casino pour que je donne les comprimés à Camille ! C’est lui qui a ramené le sachet ce soir !”

Le silence qui a suivi cette déclaration était si profond qu’on entendait le grésillement des bougies sur le dressoir.

Julien Venait de violer le code fondamental du clan : rejeter la faute sur le chef exécutif en public pour sauver sa propre peau.

CHAPITRE 12: Le Menteur aux Abois

Henri s’est redressé de toute sa taille, fixant la table avec un mépris parfaitement feint.

“Regardez-les,” a dit Henri en ricanant froidement. “Un mari défaillant endetté jusqu’au cou et un frère jaloux qui rêve de ma place.”

Il s’est tourné vers Marc-Antoine.

“Tu vas vraiment écouter les délires d’un joueur compulsif et d’un petit employé ?” a demandé Henri d’un ton outragé. “Ce document de prêt est une contrefaçon grossière fabriquée par Antoine cet après-midi même.”

Il a tapé du poing sur la nappe.

“Je dirige *Foncenex Transit* depuis quinze ans !” a poursuivi Henri. “J’ai multiplié nos revenus par trois ! Et vous laissez ces enfants salir mon nom ?”

Tante Martine a regardé le doyen, semblant hésiter.

“Henri a raison sur un point,” a murmuré un cousin. “Antoine n’a jamais montré de pièces officielles venant des douanes ou du port.”

Henri a souri subtilement, sentant le doute revenir parmi les aînés du clan.

“Antoine n’a que des notes manuscrites,” a ajouté Henri. “Aucune preuve matérielle liée à nos opérations maritimes réelles.”

CHAPITRE 13: La Preuve du Port

Antoine est resté impassible au milieu de la pièce.

Il a plongé la main dans la poche intérieure de sa veste et en a sorti un papier bleu plié en quatre.

Il l’a déplié avec calme et l’a posé délicatement sur la table, juste à côté du verre à vin du doyen.

“Voici le bordereau de livraison original du fret d’il y a quatre jours,” a dit Antoine.

Le document portait le tampon officiel à l’encre rouge du capitaine de quai du syndicat.

“Ce bordereau confirme la réception d’un lot d’importation sous scellé,” a expliqué Antoine. “Expédié depuis le laboratoire clandestin de la Joliette, signé de la main d’Henri pour le compte de la société.”

Le doyen a chaussé ses lunettes de lecture. Il a examiné l’empreinte du tampon officiel et la signature d’Henri.

“Le numéro de registre correspond aux entrées secrètes du quai numéro 4,” a précisé Antoine. “C’est la preuve matérielle du détournement et de la commande des substances.”

Henri a regardé le papier bleu comme s’il s’agissait d’un serpent venimeux.

Il n’y avait plus d’explication possible. L’empreinte du capitaine de quai était infalsifiable au sein du clan.

CHAPITRE 14: La Chute Sourdine

Le doyen Marc-Antoine a lentement retiré ses lunettes et les a posées sur la nappe en soie.

Il n’a pas crié. Il n’a pas tapé sur la table.

Il a simplement posé son verre de vin avec un cliquètement sec contre le cristal.

Toute la pièce s’est figée dans un malaise absolu.

Henri a ouvert la bouche, mais aucun son n’est sorti. Sa superbe venait de s’effondrer instantanément.

Sa main droite est montée vers son col pour le desserrer.

“J’ai… j’ai une baisse de tension soudaine,” a balbutié Henri, sa voix devenue faible et éraillée. “C’est ma pression artérielle.”

Personne autour de la table ne l’a regardé. Les cousins ont baissé les yeux vers leurs assiettes. Tante Martine a détourné le visage.

“Je dois prendre mes médicaments dans ma voiture,” a murmure l’oncle en poussant sa chaise en arrière.

La chaise a grincé lourdement sur le parquet.

Henri a fait trois pas incertains vers la porte de service, évitant soigneusement le regard du doyen.

Sans ajouter un mot, sans même regarder son manteau resté par terre, le chef exécutif déchu a glissé hors de la pièce par la sortie arrière, s’enfuyant piteusement dans la nuit marseillaise.

CHAPITRE 15: Le Règlement des Docks

Le doyen n’a pas jeté un seul coup d’œil vers la porte de service refermée.

Il a levé deux doigts de sa main gauche en direction du coin de la salle.

Mathieu Delorme, le chef de la sécurité privée de la famille, s’est immédiatement avancé depuis l’ombre du buffet.

Marc-Antoine n’a fait qu’un mouvement de tête imperceptible vers Julien.

Deux hommes de main en costume sombre sont entrés par la porte principale.

Ils ont attrapé Julien par les épaules. Mon mari n’a même pas essayé de lutter. Ses jambes se dérobaient sous lui alors qu’on le traînait vers les véhicules stationnés dans la cour.

“Amenez-le aux docks,” a ordonné froidement Mathieu Delorme à ses hommes. “Le conseil réglera son cas sur le quai 4.”

Julien a disparu sans émettre un protestation, la peur l’ayant totalement paralysé.

Le doyen s’est alors tourné vers moi.

“Tes 30 % restent sous ton autorité exclusive, Camille,” a dit Marc-Antoine d’un ton distant et sans affect. “Personne n’y touchera.”

CHAPITRE 16: Le Cercle Immuable

Vingt minutes s’étaient écoulées.

La servante est entrée silencieusement dans la salle à manger.

Elle a balayé les éclats de porcelaine de la soupière brisée, essuyé la tache de bouillabaisse sur le parquet et remis une assiette propre en porcelaine de Limoges devant moi.

Une nouvelle carafe de vin a été posée au centre de la table.

Les cousins ont repris leurs verres. Tante Martine s’est remise à couper sa viande comme si rien ne s’était produit.

Le doyen Marc-Antoine a planté sa fourchette dans son plat, puis a levé les yeux vers mon ventre arrondi.

“Quand ton fils aura dix ans,” a dit le doyen d’une voix calme, “Antoine commencera à lui enseigner la gestion des bordereaux du port. La famille a besoin d’héritiers solides.”

J’ai frissonné malgré la chaleur de la pièce.

Henri était banni, Julien était en route vers un châtiment définitif sur les docks, mais la structure restait intacte, froide et affamée.

Rien n’avait changé. L’autorité n’avait fait que glisser d’une main criminelle à une autre.

Ils ont nettoyé la tache de bouillabaisse sur la nappe en soie et remis mon assiette à la même place. J’ai posé les mains sur mon ventre, sachant que la table n’avait pas changé, seulement les monstres assis autour.